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À la recherche du temps perdu, 1913-1927
Marcel Proust (1871-1922)
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Tous
les matins, à six heures, mon chat venait me tirer du lit. Pendant dix ans, pas
une seule fois il n’a failli à la tâche. Pour pasticher Proust, je
dirais : « Longtemps, je me suis levé de bonne heure. »
Il
n’existe pas, je crois, du moins à ma connaissance, de réveille-matin plus
fiable qu’un chat affamé (ou gourmand). Tant que cet animal partagerait ma vie,
je pourrais dormir sur mes deux oreilles, tranquille, sans craindre de « passer
tout droit » un seul matin de ma vie.
C’était
toujours le même rituel, chaque jour, le même stratagème, le même supplice.
D’abord, un miaulement à peine perceptible, puis un autre, plus hardi, enfin un
troisième, parfaitement audible celui-là, soufflé à même l’oreille; ensuite, sans
crier gare, l’attaque franche et directe, intempestive : une langue
râpeuse, humide et collante, qui s’introduit subrepticement dans votre orifice
auditif et qui en explore allègrement tous les recoins jusqu’à ce que vous criiez
grâce et que vous capituliez.
Pourquoi six heures, exactement? Je me suis
longtemps posé la question. Pour pasticher Proust, je dirais : « Longtemps,
je me suis posé la question. » J’imagine qu’un jour, j’ai dû me lever à
six heures, par hasard ou par nécessité, je ne sais trop, parce que je ne
dormais plus, ou pour aller aux toilettes, peut-être, enfin, qu’importe, je me
suis levé un beau matin à six heures pétantes, sans mesurer encore toute
l’étendue et les conséquences irréversibles que ce réveil prématuré, inopiné, aurait
sur ma vie et les jours à venir. Hélas, pour moi, déjà, il était trop
tard : le glas du réveil venait de sonner, et plus jamais je ne
pourrais faire la grasse matinée.
Je crois même me souvenir de son regard hébété
ce matin-là. Ses yeux jaunes semblaient briller plus qu’à l'accoutumée, il
me regardait étrangement, comme s’il souriait, comme seuls savent sourire les
chats, et comme seuls savent s’en apercevoir ceux et celles qui partagent leur
vie, leur logis et leur couche avec un chat domestique. Il en avait décidé
ainsi : dorénavant, monsieur
déjeunerait tous les matins à six heures. Pour pasticher Proust, je
dirais : « Longtemps, mon chat a déjeuné à six heures. »
C’était,
quand j’y repense, je l’avoue aujourd’hui avec le recul, presque agréable, car
il n’est pas donné à tout le monde de se faire réveiller le matin en se faisant
lécher les oreilles par un animal à sang chaud qui vous aime plus que tout au
monde. Pour pasticher Proust, je dirais : « Longtemps, j’ai enduré un
chat qui me réveillait de bonne heure. »
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