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Le Cri, 1893
Edvard Munch (1863-1944) |
Nous sommes au milieu des années
cinquante, je ne suis pas encore né.
J’invente tout : un balcon arrière
au troisième étage, une femme au regard austère qui verse de l’eau chaude dans
une bassine en fer-blanc, et une petite fille qui s’agrippe ferme aux barreaux
de la rampe, l’air renfrogné.
Je vois tout : le corps frêle de la
petite fille, la chair blanche et le noir des cheveux, la peur et la honte sur
son visage d’enfant. Les cris viendront après.
Et moi, comme suspendu dans le temps,
parfaitement invisible, je suis là pourtant, dans l’attente de raconter le
drame qui se déroule bien avant ma naissance, au balcon d’un troisième étage, quelque
part dans une ville de province où j’attends de naître.
J’observe et j’attends. J’attends le cri
de la petite fille. J’attends ainsi, des années, dans un mutisme béat, presque
religieux.
La femme au regard austère tire la
fillette par le bras et lui enlève un à un tous ses vêtements : la petite
robe à carreaux blancs et noirs, les chaussures en cuir verni, noires, les bas
de soie blancs ourlés de dentelles, la petite culotte rose.
Le corps de la petite est parcouru d’un
long frisson, elle sanglote. Elle découvre la honte, cette rougeur aux joues,
ce tressaillement de tous ses membres, l’afflux de sang aux tempes : elle
croise ses petites mains tremblantes sur son sexe glabre.
La femme au regard sévère soulève
l’enfant et la plonge dans l’eau tiède, puis la force à s’asseoir.
C’est à ce moment précis que
j’interviens, à cet instant-là de l’écriture, quelque cinquante ans plus tard,
au moment du cri de l’enfant.
Sur la photo qui n’existe pas, on peut
entendre le cri de la petite fille et voir les larmes du petit frère à naître.