mardi 5 avril 2011

Les Riopelle se ramassent à la pelle


Feuilles III, 1967
Jean-Paul Riopelle (1923-2002)

La beauté, qu’elle soit « bizarre » (Baudelaire) ou « convulsive » (Breton), n’a qu’un devoir : nous émouvoir. Qu’il s’agisse d’une toile, d’un livre, d’une chanson, d’une musique ou d’un paysage, si une forme ou un objet m’arrache des larmes, je sais que je suis en présence de la beauté.

Pourvu de cette sensibilité extrême qui me permet de voir ce que mes yeux ne peuvent entendre et ce que mes oreilles ne peuvent voir, je me suis donné pour mission de partager avec le plus grand nombre possible cette beauté-là du monde que certaines âmes nostalgiques appellent encore poésie.

Riopelle s’est toujours défendu d’être un peintre abstrait, mais personne ne voulait le croire. C’est que la plupart des gens ne savent pas regarder, pas plus d’ailleurs qu’ils ne savent écouter. C’est précisément pour eux que j’écris.

Dans la forêt laurentienne, en automne, les Riopelle se ramassent à la pelle, mais personne ne les voit.



dimanche 3 avril 2011

Sous la jupe de la Tour Eiffel

Madame Eiffel
(photo : André Lebeau, mai 2009)
C’est une vieille dame qui n’a rien perdu de son charme d’antan, même à 122 ans! On vient de partout dans le monde lui rendre hommage, multipliant les courbettes et les révérences d’usage réservées aux personnages de marque. La Tour Eiffel nous accueille toujours à bras ouverts, avec grâce et déférence, le cœur sur la main, le sourire aux lèvres.

C’est la descendante en ligne droite de La Vénus de Milo et de La Joconde, ses sœurs d’âme, avec lesquelles elle partage cette aura de mystère qui accompagne toujours la beauté. C’est une beauté nue, la plus célèbre des actrices, une Marilyn de fer, sans rouge, au sex-appeal aussi magnétisant.

On aime se promener sous sa large jupe ajourée, s'y abriter, comme les enfants que ces braves paysannes d’antan camouflaient sous leur jupe pour les tenir au chaud, faire voler ses innombrables jupons transparents, en portant haut notre regard pour voir et entendre battre son cœur, et s’en étourdir, jusqu’au vertige.

Beaucoup moins prude que la plupart de ses rivales, la Tour Eiffel se laisse même toucher.


mercredi 30 mars 2011

La forêt conditionnelle


La Sagrada Família, Barcelone, Espagne
(photo: André Lebeau)
Si j’étais une forêt, je me baignerais dans les fougères chaque matin au réveil, je me confesserais aux morilles, je m’éclairerais aux iris versicolores, j’aiderais les tamias à faire leur ménage, je bâtirais mon nid au faîte d’un érable centenaire, je partirais à la recherche du fantôme du Petit Chaperon rouge, je cueillerais du thé des bois avec des gants de fines dentelles blanches, j’irais fleurir tous les jours la tombe de la mère de Bambi, j’écouterais pousser la barbe du vent en fredonnant Brel, tout seul, au beau milieu de ce temple de lumière où souriraient, assis sur des rochers moussus, mille bouddhas d’amour, de compassion, de plénitude extatique, et je n’écrirais plus que de longues et sinueuses phrases vertes, fluorescentes, où l’ombre et la lumière se métamorphoseraient en étranges ondulations du calme, dans cette cathédrale à ciel ouvert qui ressemblerait à une forêt idéale, ma forêt conditionnelle.


mardi 29 mars 2011

Les morts ne se nourrissent que de fleurs


Le Tombeau des lutteurs, 1960
René Magritte (1898-1967)
De quoi se nourrit-on dans l’au-delà ? Chaque année, au retour du printemps, je me pose la question. J’ai toujours détesté les valises : elles me rappellent trop les cercueils. La seule différence entre mourir et voyager, c’est qu’à l’heure de notre mort, c’est quelqu’un d’autre qui portera nos bagages à notre place ! Mais le prix à payer, dans les deux cas, est toujours trop élevé.

Qu’apporterez-vous pour l’ultime voyage ? Dans mon cas, des livres et des fleurs, uniquement. Car les morts ne se nourrissent que de fleurs, qu’il s’agisse de fleurs de rhétorique (pour convaincre leurs proches qu’ils n’ont pas vécu pour rien) ou de fleurs naturelles, pour se rappeler qu’ils ont aimé la vie. J’apporterai donc quelques exemplaires des « Fleurs du mal » de Charles Baudelaire.

Il faut offrir aux morts des fleurs pour la simple raison que les fleurs et les morts partagent le même espace : la terre. C’est que les morts, comme les fleurs, souffrent beaucoup de solitude ; c’est que les fleurs aussi bien que les morts ont peur de la mort. C’est la raison pour laquelle les fleurs embaument tant : pour nous rappeler que nous mourrons tous un jour.

Cueillir une fleur et ne l’offrir à personne est donc un sacrilège. Chaque fleur coupée pour rien, non offerte, est une vie volée à un mort. Les fleurs ne poussent pas dans le ciel ; d’ailleurs, comment pourraient-elles y survivre ? Pour s’épanouir pleinement, une fleur doit se tenir à une distance respectable du ciel, du soleil, qui tous deux sont fort jaloux de la terre.

Le parfum de la fleur, c’est son souffle, tout comme celui de l’homme est son âme. Pour les morts, la fleur est un second souffle.

dimanche 27 mars 2011

Les bananes jouent au badminton

Le Tumulte noir, 1927
Paul Colin (1892-1985)
J’essaie de trouver une formule magique pour faire apparaître le printemps, mais rien n’y fait. Tout ce qui me vient à l’esprit est cette phrase biscornue : « Les bananes jouent au badminton. »

Je répète à voix haute à trois reprises la formule abracadabrante : « les bananes jouent au badminton », trois fois je la répète, trois, cette incantation, mais toujours rien, sinon l’image de Joséphine Baker telle que l’a immortalisée Paul Colin dans son aguichant pagne de bananes.

J’essaie à nouveau, m’inspirant cette fois d’un dialecte zoulou : « Lé ba’nan zou ô badhé minh teune. » Peine perdue, pas la moindre tulipe à l’horizon, à peine si les érables coulent! Le charme n’opère toujours pas. J’abandonne.

Je me demande ce que Nicolas Boileau, en son temps, aurait pensé d’une telle phrase. Molière aurait-il apprécié? Je me console en me disant : « Voilà au moins une phrase que la marquise de Sévigné n’aurait jamais pu écrire. »

Aurais-je inventé à mon insu une panacée pour nous prémunir contre la dépression saisonnière, qui sait? Devrais-je alors songer à faire breveter ma formule? Je pourrai toujours, en attendant, m’en servir comme mantra : « Lé ba’nan zou ô bahdé minh teune », ce qui revient à dire, pour citer Pline : « Il ne faut désespérer de rien; mais il ne faut compter sur rien. »


samedi 26 mars 2011

Le beurrier est sur la table

Aquarelle, 1910
Vassily Kandinsky (1866-1944)
C’est dans l’écriture que je me trouve, que je trouve un sens à ma vie ; ma vie réelle a de moins en moins d’épaisseur, je suis de jour en jour plus absent à moi-même. Je ne vis plus que dans les phrases que j’écris ou celles que je saisis à la volée.

Quand j’écris : « Au soleil, je suis toujours dans la lune », il faut comprendre que c’est là que se trouve ma résidence permanente. « Je n’aime que le soleil, les lilas et les animaux. » « Je ne saurais choisir ce qui me plaît le plus entre la chaleur du soleil, la couleur et le parfum des lilas ou la fourrure des animaux. » « Toutes les saisons valsent jusqu’à l’épuisement. » « Il faut des oranges aux orangs-outangs. » Voilà le genre de phrases qui me plaît.

Quand une conversation m’ennuie, je me glisse subrepticement dans la tête de mon interlocuteur, à la recherche de cette petite phrase secrète que chacun porte en soi et qui nous donne souvent cet air ahuri, coquin ou absent, qui nous plaît tant chez les enfants.

L’autre jour dans le métro, j’observais une femme assise en face de moi. Elle ressemblait étrangement à ma mère. Dans sa tête, je lis cette phrase d’une consternante banalité : « Le beurrier est sur la table. » La dame en question portait un chapeau blanc orné d’un ruban jaune. De tout le jour, sans savoir pourquoi, je n’ai pu me défaire de cette phrase.

« Le beurrier est sur la table. » C’est la première phrase que j’ai écrite, la toute première. Je la retrouve enfin après toutes ces années ! Il manquait un « r » à « beurrier », je m’en souviens parfaitement, mais j’étais persuadé d’être un génie !

Je revois l’enfant qui roule nerveusement le crayon dans ses petits doigts, la nappe rouge à carreaux, les fleurs sur la table, le beurrier blanc, avec un pourtour jaune. Je vois la main de l’enfant esquissant maladroitement les premières lettres : « l », « e », « b ». Puis, quelqu’un, sans doute la mère de l’enfant, qui demande : « Où est donc le beurrier ? » Mais l’enfant ne répond pas. Il est encore sous le choc. Il vient d’écrire sa première phrase. Il ne le sait pas encore, mais il signe ici sa première œuvre abstraite.


 

jeudi 24 mars 2011

Des phrases en pantoufles


Marcel Proust I,
Jean-Yves Tadié, 1996

J’entends marcher des phrases dans ma tête et j’écoute le bruit de leurs pas. C’est une musique, peut-être « La sonate de Vinteuil » qui plaisait tant à Proust, ou alors l’une ou l’autre des « Études » de Chopin, je ne saurais dire laquelle exactement.

Cette musique, seuls les enfants, les fous et les poètes peuvent l’entendre. C’est celle qui fait dire à l’enfant : « Maman, il y a des souris qui mangent du fromage dans ma tête » ; celle qui fait sourire les fous quand ils se bercent frénétiquement ; celle que les poètes traduisent par : « Dans ma tête, des phrases en pantoufles m’empêchent de devenir fou. »

Les enfants sont des poètes, les poètes sont des enfants ; seuls les fous sont totalement eux-mêmes.

Dans la tête d’un fou, il y a toujours une phrase qui veut se jeter par la fenêtre.

Les fous croient aussi que les papillons sont des notes de musique ; moi, j’en suis convaincu.


dimanche 20 mars 2011

Les mots se sentent parfois si seuls

La desserte, 1897
Henri Matisse (1869-1954)
J’ai toujours eu un faible pour les mots qui commencent par la lettre « h », je ne sais pas pourquoi. Tous les mots qui s’écrivent avec un « h », aspiré ou non, m’ont toujours intrigué. Enfant, je croyais que la lettre « h » cachait un « phantôme ».

Parmi ceux-ci, « hurluberlu » est le plus joli, indéniablement, celui que je préfère. Je ne cesse de le tourner sous ma langue, savourant chaque syllabe : hur-lu-ber-lu. J’aime sa consonance particulière; on dirait un mot étranger. Je me fous du sens d’un mot, c’est sa sonorité, sa beauté, que je considère d’abord. Si j’avais inventé ce mot, il désignerait un oiseau exotique ou une plante carnivore. « Hourvari » n’est pas à dédaigner non plus, de même que « hiéroglyphe ».

Poète, je nourris à l’endroit des mots un amour inconditionnel; je me nourris presque essentiellement d’eux. Je trouve dommage que, à ce jour, personne n’ait jamais pensé à nous en offrir en épicerie : je serais le premier à en acheter, qu’ils soient en solde ou non.

Il y a aussi des mots qui nous rebutent ou nous répugnent, carrément : « salmigondis », par exemple, on dirait à la fois le nom d’une maladie incurable et celui d’un champignon hallucinogène; d’autres, enfin, comme « pandémonium », qui vous font croire que vous êtes riche, ou intelligent, ou né sous une bonne étoile.

Parfois, il m’arrive de rêver que, sur la rue, un mot me siffle pour me dire qu’il me trouve de son goût. Les mots se sentent parfois si seuls dans leur dictionnaire; il faut bien de temps en temps les inviter à notre table.

Les mots, moi, je les apprête en ragoût.


samedi 19 mars 2011

Le vrai visage du printemps


Diamond Dust Shoe, 1980
Andy Warhol (1928-1987)
 Hier, dans les rues, tout le monde arborait le même visage ravi : le sourire radieux, le regard allumé, la démarche nonchalante. Ces signes ne trompent pas : cette gaieté fébrile qui s’empare de nous chaque année à la même époque marque la fin officielle de l’hiver. Le printemps a bel et bien un visage.

Je ne sais pas ce qui m’a retenu d’entrer dans le premier « Familiprix », « Jean Coutu » ou « Dollarama » pour acheter une corde à danser, une corde à danser le printemps, une belle avec des rayures roses et vertes et des poignées jaunes : rien de tel pour exprimer sa joie au printemps.

Chez les humains, particulièrement chez les enfants, mais le phénomène s'observe aussi chez les animaux, les chiens entre autres, la joie se manifeste toujours par des bonds, des sauts spontanés, d’où l’expression consacrée : « bondir de joie ». La joie passe d’abord par les pieds avant d’atteindre le visage.

Le printemps est donc l’occasion idéale pour s’acheter de nouvelles chaussures. Chez nous, à Pâques, c’était même une tradition : des souliers neufs pour toute la famille, que nous étrennerions à la messe, mais qu’il nous faudrait retirer aussitôt l’office terminé, car nous ne pouvions les porter que le dimanche. Ma mère ne lésinait ni sur la qualité ni sur le prix : son père était cordonnier. « Un homme de bien se reconnaît à ses chaussures », disait-il à sa fille, persuadé plus que quiconque qu’elle finirait bien par trouver chaussure à son pied.

Le printemps a un bien joli visage : il saute à la corde et porte des chaussures neuves. Il raffole du bruit des souliers neufs sur les trottoirs secs. Il aime bien aussi la danse à claquettes.


dimanche 13 mars 2011

Faire l'amour au soleil


L'Aurore, 1881
Adolphe-William Bouguereau  (1825-1905)

Il y a tellement longtemps que j’ai vu le soleil ! Cette semaine, j’ai même dû ouvrir le dictionnaire pour voir à quoi cela pouvait bien ressembler, le soleil, du soleil, un soleil.

SOLEIL : « l’astre qui constitue la source de lumière principale de la Terre, un des éléments essentiels de la croissance des plantes. » Le soleil se lève, se couche. Soleil ardent, aveuglant, chaud, insoutenable, de plomb, radieux, vif. Soleil pâle. Le soleil chauffe, tape ; [Familier] cogne. (Antidote)

« Soleil » devrait s’écrire avec trois « l » : solleil. On le verrait alors peut-être plus souvent ; peut-être aussi qu’il se coucherait moins tôt ! On n’a rien inventé de mieux, le solleil. Même les oiseaux n’en reviennent pas.

SOLLEIL : « lumière aveuglante, jaune, dont les poètes s’enivrent et célèbrent le culte à l’équinoxe du printemps, à rendre fou n’importe qui, particulièrement ceux qui ont un gros ego et nourrissent des ambitions démesurées. » Dormir au solleil. S’enivrer au solleil. Faire l’amour au solleil.

Le soleil n’est pas un dieu : c’est seulement un esprit, un pur esprit. L’été, on le mange à la petite cuiller. Le soleil ne s’abreuve que de champagne. Il change tout en or. Il parle esperanto.

Faire l’amour au soleil, en se roulant dans l’herbe, je veux dire : lui faire l’amour.


samedi 12 mars 2011

Le sourire des trisomiques

Mona Lisa à l'âge de douze ans, 1959
Fernando Botera
L’ingénuité si touchante des chiens me rappelle la joie de vivre inconditionnelle des enfants trisomiques : toujours heureux, toujours prêts à vous rendre service, affectueux, fidèles. Ils raffolent des balades en voiture, crinière au vent; ils aiment courir après les papillons, se méfient des fourmis; ils s’inquiètent quand vous êtes triste; ils ne comprennent pas pourquoi on met des chandelles sur les gâteaux seulement quand c’est notre anniversaire; ils adorent jouer dans la neige, marcher sous la pluie, manger des frites; ils s’amusent des heures durant avec un ballon crevé, un bout de ficelle, une vieille pantoufle; ils craignent toujours qu’on les abandonne.

Les trisomiques sont toujours sincères : ils sont incapables de mentir. Quand l’un d’eux vous dit qu’il vous aime, c'est que, secrètement, il rêve de vous épouser, c'est une demande en mariage, il faut le croire sur parole. Vous n’avez plus alors qu’à lui promettre que vous l’emporterez sur un cheval blanc, jusqu’au bout du monde. Vous verrez briller dans ses yeux bridés une lumière qui vous fera presque croire en Dieu.

Il manquera toujours au chien le sourire.


jeudi 10 mars 2011

Le charme discret de mon agent immobilier

« La visite », Salon de famille du roi Louis-Philippe
Le Grand Trianon, Versailles
(photo : André Lebeau)
Mon agent immobilier est une femme charmante à qui je peux me confier sans retenue. Assuré de sa discrétion, j’ai en elle une telle confiance que je puis lui parler sans gêne de sujets que j’oserais à peine aborder avec un psychanalyste. De mon obsession pour les portes fermées, par exemple.

« Je n’aime que les portes fermées, vous comprenez, c’est plus fort que moi. Je ne puis résister à l’envie de fermer une porte ouverte, ou pire, seulement entrouverte. “Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée”, comme dit le proverbe. Pour moi, une porte n’existe, ne m’intéresse, dirais-je, que dans la mesure où je peux la fermer. Une porte ouverte, non, je ne peux pas, ça m’attriste trop. Pire encore : je suis incapable de m’endormir si je ne me suis pas d’abord assuré d’avoir bien fermé les portes de chaque pièce de la maison. Je vis en vase clos, en permanence, et ne dors bien que dans une chambre close. Je ne respire bien que dans une maison close, vous voyez? »

Mon agent, tout yeux tout oreilles, qui m’écoute sans jamais me juger, sait toujours trouver les mots justes pour me rassurer : « Ne vous inquiétez pas. Je finirai bien par dénicher la maison de vos rêves, la maison aux mille portes qui fera votre bonheur. »

Je crois que mon agent immobilier est un agent double : c’est un agent immobilier déguisé en psychanalyste.

« J’ai fermé plus de portes dans ma vie que j’ai pu en ouvrir, vous comprenez?

— Oui, bien sûr. Et avec les fenêtres, c’est comment? demande-t-elle. »

Chaque fois qu’ensemble nous visitons une maison, en y entrant aussi bien qu’en y resssortant, elle n’oublie jamais de se retourner et de me sourire quand je referme la porte derrière elle. Si j’allais chez elle, je ne serais pas surpris qu’elle m’invite à m’allonger sur un récamier de style Empire, pour que nous puissions poursuivre nos entretiens privés, tout en sirotant des liqueurs fines.

Les agents immobiliers sont tout le contraire des agents d’assurance : on reconnaît les premiers à leur sourire; on repère les seconds à l’ennui qu’ils transportent dans leur mallette.

Mon agent immobilier est un agent de joie.


mardi 8 mars 2011

Le lion qui jouait de la harpe

« La harpe est le rideau de perles du paradis. »
                                                                            Christian Bobin

Morphée et Iris, 1811
Pierre-Narcisse Guérin (1774-1833)
Dans une page de son « Journal », Julien Green note qu’il a fait un rêve dans lequel un lion jouait de la harpe. Je me souviens avoir écrit quelque chose à partir de cette image onirique, une nouvelle ou je ne sais trop quoi, il y a de cela bien des années. Ce rêve me hante depuis plus de vingt-cinq ans!

Ce matin, par hasard, je tombe sur cette phrase de Bobin : « La harpe est le rideau de perles du paradis. » J’ai repensé alors à ce pauvre lion qui joue de la harpe sans interruption depuis vingt-cinq ans dans ma mémoire. Il m’a semblé vieux, fatigué, malade. Je lui ai dit qu’il était temps pour lui de se reposer et de poser son instrument. Je l’ai vu se lever, se traîner péniblement. Il s’est retourné, m’a regardé, puis il a traversé le rideau de perles qui mène tout droit au paradis des lions harpistes. C’était beau et triste à la fois, comme le son de la harpe.

Les phrases ressentent parfois, tout comme les humains, un irrépressible besoin de communiquer. Je savais bien que je finirais par venir à bout de mon lion, j’ignorais seulement comment, et quand.

Je crois que la harpe a nécessairement quelque chose à voir avec les rêves.


lundi 7 mars 2011

Je tricote des titres

Dump Truck, 2006
Wim Delvoye
J’ai toujours porté une attention particulière au titre d’un livre. C’est la clé que l’auteur nous tend gracieusement pour accéder à son imaginaire et, en plus, c’est gratuit : il faut lui en savoir gré. L’intérêt que suscitent chez moi certains titres est tel que j’ai parfois l’impression d’acheter un titre plutôt qu’un livre.

Je rêve de publier un jour un livre qui ne contiendrait qu’une table des matières, un ouvrage constitué uniquement de titres, réels ou fictifs, une anthologie en quelque sorte. Je l’intitulerais, simplement, « La Table des matières. »

Chaque fois que je découvre le coup de génie qu’un auteur a eu pour le titre de son œuvre, je me dis : « Tiens, encore un autre livre que je n’écrirai jamais! » Ce fut le cas, notamment, pour « Les Fleurs du Mal » de Baudelaire, « L’écume des jours » de Boris Vian, « Forêt vierge folle » de Roland Giguère.

Si j’ai un certain talent pour l’écriture, j’ai un talent certain pour les titres. Ceux que j’ai choisis pour les quatre livres que j’ai publiés à ce jour, au moins, ceux-là, personne ne pourra me les dérober, personne ne pourra écrire ces livres à ma place!

« Sinon pour forêt le silence » est celui dont je suis le plus fier. Des jours entiers et des nuits blanches à retourner inlassablement dans ma tête des mots et des phrases avant d’en arriver là, à cet éblouissement total de mon être, qui me laisse encore pantois, même treize ans après sa publication! « Un goût de vanille et d’infini » n’est pas mal non plus. J’aime bien aussi « Les Animaux tristes » et « Les étranges ondulations du calme », mon tout dernier.

Je n’aurais écrit que cela, trois ou quatre beaux titres, que je ne serais pas plus content de moi. Dans la vie, c’est ce que je fais de mieux : je tricote des titres, maille après maille. Je fais dans la dentelle, comme d’autres font dans la machinerie lourde.


dimanche 6 mars 2011

Madame Youyou

Danseuse créole, 1950
Henri Matisse (1869-1954)
Mèssi Bonyou, c’est ainsi qu’on avait surnommé la propriétaire du dépanneur du coin, madame Savard ou madame Boivin, je ne m’en souviens plus, parce que la pauvre femme, affublée d’un léger problème d’élocution, était incapable de prononcer les « r » et remplaçait les « j » par des « y ». C’était une femme aimable et polie, toujours souriante, nous remerciant gentiment à chacune de nos visites par un énergique et retentissant « Mèssi, bonyou ». Les enfants, quant à eux, l’appelaient plus affectueusement Madame Youyou.

On allait chez Madame Youyou dans le seul but de la faire parler. On lui demandait intentionnellement des jujubes, simplement pour l’entendre nous répondre : « Désolée les yeunes, on vend pas ça ici des yuyubes. »

De temps en temps, le mari prenait la place de sa femme derrière le comptoir. Il s’appelait « Yean-Yacques », mais les jeunes, à qui il refusait de vendre des cigarettes, l’appelaient « Yean-Yiable ».

Madame Youyou, après toutes ces années, je n’ai jamais oublié votre petit accent créole. C’est à mon tour de vous dire « mèssi, mèssi beaucoup ».

« Madame Youyou », cela ferait aussi un joli titre de roman.


Farine de ciel

Blue and Grey, 1962
Mark Rothko (1903-1970)
Ce pourrait être le titre d’un poème surréaliste de Denis Vanier : « Farine de ciel ».

Aucune allusion à la neige, encore moins à la cocaïne; rien à voir non plus avec la pluie. Y voir plutôt, seulement, le ciel comme de la poudre de blé, ou de riz, blanchie; voir le ciel comme une piscine remplie de farine, dans laquelle s’ébattre, un ciel sec, sans eau ni nuages, un ciel blanc de farine, comme s’il me prenait l’envie d’offrir à mon âme la chance de se refaire une virginité.

« Farine de ciel », ce pourrait être aussi, surtout, un hommage à Rothko, un poème à sa gloire, ou à celle du ciel, de manière plus générale, de la farine de ciel comme de la poussière d’étoiles.

Inventer, à tout prix, n’importe quoi, pour survivre à l’hiver.


samedi 5 mars 2011

L'ennui est la mère de l'invention

« On n’est pas près de voir un chimpanzé raconter sa vie
ou écrire À la recherche du temps perdu. »
                                                         Trinh Xuan Thuan et Mathieu Ricard
                                                        « L’infini dans la paume de la main »

Mains se dessinant, 1948
Maurits Cornelis Escher (1898-1972)
Ce n’est pas par la faculté de la parole, encore moins par l’intelligence, mais bien plutôt par le rire et l’écriture que l’homme se distingue vraiment de la bête, car, de tous les animaux, l’homme est le seul capable de rire de lui-même et le seul également à pouvoir tenir un crayon dans ses mains.

On voudrait nous faire croire que la fabrication d’outils a contribué pour beaucoup à l’essor du genre humanoïde; c’est vrai, dans un certain sens, mais c’est oublier que les premiers hommes n’avaient pas grand-chose à faire, surtout le dimanche, quand Dieu n’avait pas encore été inventé. Il fallait passer le temps, s’occuper, alors quoi de mieux que de frapper deux pierres ensemble, pour faire du bruit, tout simplement, ce qui déclenchait chaque fois l’hilarité générale dans la communauté. À cette époque, la roue n’était qu’un simple divertissement : on se réunissait en famille, le dimanche après-midi, tout en haut d’une colline, pour regarder des troncs d’arbre dévaler la pente à toute allure. Plus tard, on organisa même des compétitions.

De tous les animaux qui peuplent la planète, l’homme est également le seul à pouvoir s’ennuyer et c’est la raison pour laquelle il cherche continuellement à se distraire, c’est-à-dire à oublier sa nature profonde.

Las de toujours devoir tout inventer, tout créer, notre lointain ancêtre finit par déléguer son pouvoir créateur à quelqu’un d’autre (en fait, il cherchait un bouc émissaire) : Dieu venait de naître. L’homme pourrait désormais consacrer tous ses loisirs à l’oisiveté : l’écriture était née. Évolution majeure, capitale, grande révolution, car c’était la première fois dans l’Histoire de l’humanité qu’un homme utilisait sa main pour fabriquer un objet invisible.

Toutes les grandes inventions humaines ont vu le jour un dimanche : le feu, la roue, le rire, l’écriture, Dieu. Il est faux de prétendre que « la nécessité est mère de l’invention ». C’est l’ennui qui a engendré les Grandes Civilisations.


mercredi 2 mars 2011

Il faut toujours ouvrir la porte aux phrases

Le facteur sonne toujours deux fois, 1946
Tay Garnett (1894-1977)
« Tout empêche un écrivain d’écrire — mais écrire c’est passer outre à l’empêchement d’écrire » note avec justesse Christian Bobin dans « Un désordre de pétales rouges ». Car l’écriture n’attend pas, elle survient toujours de manière inopinée, arrive sans s’annoncer, s’impose. Il faut la prendre comme elle est, l’accueillir, la cueillir.

Ne pas écrire une phrase qui vient frapper à votre porte, cette pression subite aux tempes, lancinante, à vous rendre fou (ce que Beethoven a si bien traduit en musique), ce serait comme refuser « un désordre de pétales rouges » que l’on vous tend avec tendresse.

L’écriture n’a rien à voir avec la parole, sa sœur jumelle, son éternelle rivale : trop bavarde, trop frivole, trop superficielle. Parler, c’est, une fois sur deux, pérorer. Écrire, c’est, au propre comme au figuré, réfléchir.

De tout temps, on a attribué à la parole un pouvoir incantatoire : parler, c’est faire apparaître les choses, c’est donner une voix, une âme, à tout ce qui en est dépourvu, c’est animer le monde, le nommer pour qu’il existe, pour que j’existe. Écrire exige davantage. S’il est juste de dire que la parole est une incantation, il faut plutôt voir dans l’écriture, qui est d’abord réflexion, une décantation.

L’écriture n’attend pas, jamais ; contrairement au facteur, elle ne sonne jamais deux fois.

Il faut toujours ouvrir la porte aux phrases, deux fois même plutôt qu’une.


dimanche 27 février 2011

Bull blogue

Bull-terrier
Si je décidais d’adopter un chien, j’opterais sans contredit pour un bull-terrier, ce petit chien robuste à tête de veau, à l’œil torve, court sur pattes. Je l’appellerais Bobby Watson, en l’honneur d’Eugène Ionesco, ou alors Marie Stuart, Jeanne Moreau, Simone de Beauvoir, Alys Robi, en l’honneur de toutes ces femmes célèbres qui ont marqué l’Histoire, l’ont transformée, ces femmes de caractère, à la fois femmes de tête et femmes de cœur.

Le bull-terrier est un pisteur, un chien de tête, un chef de meute, un leader. On devrait en faire le nouvel emblème du Québec. René Lévesque appartenait à cette race fière et forte.

Le visage décomposé de René Lévesque au lendemain du référendum de 1980 me rappelle le regard abattu du bull-terrier, cet air de clown triste, démaquillé, à peine supportable.

Mon bull-terrier pourrait aussi s’appeller Paspébiac, Matapédia, Cacouna, Val-d’Or, en l’honneur de tous ces pionniers, de tous ces bâtisseurs, de tous ces rêveurs qui voyaient grand et qui croyaient en leur pays.

Mes bull-terriers seront de braves bêtes, au caractère déjà bien formé.

Le bull-terrier est aussi un excellent ratier.


Zyx

Le plaisir des mots
Dictionnaire poétique illustré, 1983
Georges Jean
Dommage que le mot « zyx » n’existe pas, car de toutes les lettres de l’alphabet, le « z » l’« y » et le « x » sont mes préférées.

Le « z » me rappelle mon enfance : « zèbre », « zébu », « zibeline », « zoo », les premiers mots « savants » que j’ai appris et avec lesquels, déjà, je m’amusais à faire des phrases que je montrais ensuite fièrement à ma mère, qui me corrigeait, au besoin.

« J’ai vu un zèbre au zoo. »
« Le zébu est bossu. »
« Les zibelines sont blanches en hiver. »

J’étais à la fois fasciné et troublé par l’« y », cette étrangère, cette doublure, ce faux « i ». Pourquoi un « i » français et un « i » grec? Et si l’on devait mettre un point sur l’« i », pourquoi n’y en avait-il pas deux sur l’« y »? Pourquoi ne pas écrire « ÿeti », « ÿoupi », « ÿoga », « ÿen », « ÿo-ÿo » avec des doubles points?

Quant au « x », quelle merveille! Une lettre qui pouvait servir à former des mots aux sonorités bizarres comme « xylophone », « xénophobe », « xérès », mais aussi à faire des opérations mathématiques.

« Z », « Y », « X », dommage que le mot « zyx » n’existe pas, car, quand quelqu’un me demande du tac au tac « Comment ça va? », et qu’il passe son chemin sans même attendre ma réponse, je ne sais pas ce qui me retient de lui crier par la tête, les mains en porte-voix : « Ça va très bien! C’est la pleine forme. Ça "zyx" » , je dirais.

Au nom de mon enfance retrouvée, au nom de la poésie et en mon nom personnel, je revendique le néologisme « zyx ».


mardi 22 février 2011

L'art de traire les orchidées

Portrait de Molière dans le rôle de César, 1658
Nicolas Mignard (1606-1668)
Dans « L’Avare », Molière fait dire à l’un de ses personnages : « Mon Dieu! je sais l’art de traire les hommes, j’ai le secret de m’ouvrir leur tendresse, de chatouiller leurs cœurs, de trouver les endroits par où ils sont sensibles. » Il s’agit, en fait, du personnage de Frosine, une intrigante. J’ai toujours aimé cette réplique, la pièce, le personnage aussi.

À l’instar de Frosine, je dirais que moi aussi je sais l’art de traire les hommes, mais je préfère de loin traire les orchidées. Je sais leur parler, les réconforter, les flatter dans le sens du poil pour qu’elles me prodiguent toutes leurs richesses, leur beauté bizarre, leur parfum voluptueux, leur charme secret. Je me délecte de leur lait chaud, sucré, coloré. Je les mènerais tous les soirs au bal si je roulais carrosse.

J’en ai une qui me fait les yeux doux quatre mois par année, de février à mai, une autre qui sent le chocolat à la vanille et qui ne fleurit qu’à Pâques. Je connais leurs désirs, leurs goûts, sur le bout de la langue. Mes orchidées aiment le vent, l’humidité, le chant des oiseaux l’été et les bocages ombragés, frais. L’hiver, elles m’accompagnent au bain et nous conversons des heures durant, ou alors je leur lis un ou deux passages d’une pièce de Molière. La scène 5 de l’Acte II de « L’Avare » les fait toujours rire.


dimanche 20 février 2011

L'extase de vivre

L'extase de sainte Thérèse, 1647-1652
Le Bernin (1598-1680)
À la manière des poules, j’essaie de pondre au moins une fois par jour, quelque chose, quelques lignes, un petit œuf de rien du tout, l’important étant de ne jamais arrêter la production. Tant que je n’aurai pas pondu un œuf en or, je persisterai et je signerai.

Au supermarché, je n’achète que des œufs de poules élevées en liberté, car seule une poule peut savoir ce qui convient le mieux à son régime alimentaire. On peut se fier à son instinct : la poule ne tergiverse jamais quand il est question de manger, elle a peut-être toute la journée devant elle, mais elle se couche tôt. Quand elle fait son marché, la poule ne lésine sur rien : on ne regarde pas à la dépense quand on ne pense pas.

À observer les poules, ou plutôt à les imaginer, j’ai fini par découvrir un art de vivre. Il est accessible à tous, ne coûte rien et n’exige aucun effort : pour vivre heureux au quotidien, imitez les poules!

Première règle : se lever tôt, avec le soleil si possible, pour ne pas manquer la prière des oiseaux, leurs ablutions matinales dans la rosée, leurs acrobaties aériennes dans la lumière.

Deuxième règle : se coucher tôt, mais pas nécessairement pour dormir. On peut, par exemple, préparer une fondue au fromage et, question de rompre avec la routine, la servir au lit, sur des feuilles de bananier, habillé le moins possible.

Troisième règle : désencombrer son esprit, penser le moins possible, dépenser son énergie en exerçant son pouvoir créateur, quitte à passer la journée à tailler dans des briques de tofu des petits bateaux qui, le soir venu, feront la joie des enfants à l’heure du bain.

Vivre, ce n’est rien d’autre que de s’extasier devant le miracle de la vie chaque jour renouvelé : s’extasier devant la vie comme une poule devant son œuf.


Dix mille cocoricos

Coq licorne 1952
Jean Dallaire (1916-1965)
Je me lève parfois le matin avec une envie de vivre telle que j’ai l’impression que des profondeurs de mon être monte le cri de milliers de coqs s’époumonant pour célébrer la victoire d’un nouveau jour, dix mille cocoricos stridents comme une admonestation au ciel pour faire reculer les nuages, une joie de vivre telle que je me surprends à replier mes bras sous mes aisselles comme si j’étais sûr de pouvoir m’envoler.

Ce cri, je l’entends distinctement, c’est celui de l’envol, celui qui nous pousse à voir plus loin que le bout de notre nez, celui qui nous redresse le dos et nous fait lever la tête, et marcher sur la pointe des pieds, un cri qui vous secoue de bas en haut, traversant chacune des vertèbres de votre dos, qui vous fouette les sangs, à la fois cri de ralliement et chant d’amour, un opéra dont vous êtes à la fois le héros, l’héroïne, les chœurs à vous tout seul.

Alors, oui, réellement, je m’envole, les deux pieds au sol, les bras en croix, la tête au ciel, un Christ de bonheur.


samedi 19 février 2011

Les érables embrassent bien

Le baiser, 1859-1867
Francesco Hayez (1791-1882)
Il faisait si beau hier, on aurait dit le printemps, une lumière à nous faire croire aux miracles. Je suis sorti embrasser l’air. Les corneilles entonnaient « Heureux d’un printemps », de Paul Piché, qui est au printemps ce que « Mon pays, ce n’est pas un pays », de Vigneault, est à l’hiver.

Si j’avais eu mes bottes en caoutchouc, j’aurais sauté à pieds joints dans la première flaque d’eau à ma portée : je trépignais de la tête! L’envie de boire la sève d’un érable à la paille, de ramasser des brindilles pour m’en faire un nid, d’ouvrir toute grande la baie vitrée de mon âme et libérer tous les oiseaux captifs que l’hiver contraint à la réclusion et au silence.

Je me suis même surpris à enlacer un arbre, retrouvant du coup mon enfance. Puis j’en ai étreint un second, puis un autre, et un autre encore.

Je puis aujourd’hui le confirmer : les érables embrassent bien.


jeudi 17 février 2011

Les Filles du Roy

Louis XIV (1638-1715) en 1701
par Hyacinthe Rigaud (1659-1743)
Par un beau matin, elles sont parties de Saint-Malo, de La Rochelle, de Honfleur, je ne sais trop, j’invente, j’imagine, par ordre du Roy, abandonnant tout derrière elles, pour des contrées inconnues, à peine explorées, peuplées de « sauvages » et de bêtes féroces, prêtes à tout, même à épouser un mari dont elles ignoraient s’il était jeune ou vieux, beau ou laid, tendre ou violent.

Je n’ai de cesse d’admirer ces valeureuses filles s’embarquant pour l’inconnu, avec leur seul cœur comme bagage. Souvent je pense à elles.

J’ai parfois l’impression d’avoir été l’une d’elles, et si j’ai été l’une d’elles, c’est sans regret que j’ai quitté l’Ancien Monde pour le Nouveau. Je me souviens que pendant la longue traversée j’ai pleuré souvent, pressant le chapelet de ma mère tout contre ma poitrine.

Dans une autre vie, je me plais à imaginer que j’ai été heureuse, et mère à mon tour.


mercredi 16 février 2011

La soupe aux lilas

« Ma grand-mère préparait la meilleure soupe aux lilas qui soit! »

« Avant de s’ouvrir les veines, elle a changé l’eau des roses en vin. »

« Les chiens voudraient communier sous les deux espèces : à l’osso buco et au lait de mammouth transgénique. »

« Elle parlait plusieurs langues, trichait aux cartes et collectionnait des verrues. »

« L’été, il regardait pousser les pâtés chinois qu’il avait semés au printemps. »

« Elle pliait soigneusement les briques, les madriers et les enclumes, comme le lui avaient si bien enseigné les religieuses au couvent. »

« En guise de boucles d’oreille, elle portait deux rubans à mouches en cire d’éléphant, ramenés de Rurutu. »

« Pour prouver à quel point il aimait sa femme, le jour de son anniversaire, il remplissait la piscine de Rice Krispies et de crème 35 %. »

« Il n’y a pas que les loups qui soient de marbre, la soie dentaire aussi. »

« La peau de Dieu croît avec l’usage. »

« Comme chaque année, grand-père a accroché son dentier au sapin. »

« Toutes les girafes font des mailles dans leurs bas nylon. »

« Au soleil, je suis toujours dans la lune. »

Le français est une langue vivante, riche et nuancée, l’une des plus belles au monde. Je rêve de publier un Petit Précis de grammaire absurde qui donnerait aux Anglais, aux Américains, aux immigrants venus s’établir chez nous ainsi qu’à tous les chimpanzés, le goût d’apprendre notre langue.


mardi 15 février 2011

Les papillons d'hiver

Gros rhume d’hiver : congestion nasale, fièvre, poumons en feu. Je n’en peux plus d’attendre le printemps. Trop triste l’hiver : pas assez de parfums, pas assez de couleurs. Inodore et Incolore, les petits frères jumeaux de l’hiver, s’ennuient ferme.

Inodore, se blottissant contre le corps chaud de son frère : « Si au moins il y avait des papillons en hiver, ce serait moins triste. »

Incolore, le pressant fort sur sa poitrine : « Oui, des papillons d’hiver, les ailes bien emmitouflées dans de chauds cardigans aux couleurs vives, et des petits bonnets de laine rouge et blanc sur chaque antenne, ça égaierait un peu l’hiver. »

Inodore et Incolore s’endorment, blottis dans les bras l’un de l’autre, rêvant de chevaucher des papillons géants qui les mèneraient là où il fait tellement chaud que le soleil fait fondre les bagues aux doigts et les boucles aux oreilles.

La mère venant border ses enfants arrive juste à temps et décide de s’embarquer avec eux. Elle a laissé un mot pour le père : « Partie avec les enfants au Pays de l’Or qui fond. De retour avec les lilas. »


dimanche 13 février 2011

Un petit faune callipyge

Faune callipyge
Jardins royaux de Kew, Londres, Angleterre
(photo : André Lebeau, 6 mai 2009)
À Londres, dans les jardins du Château de Kew, André a photographié un faune au regard malicieux. Le sculpteur lui a fait un joli petit cul rebondi, agrémenté d’une queue au-dessus du coccyx. Tout à fait charmant!

Impossible de ne pas penser à mon père, grand amateur de Scrabble, quand j’écris le mot « coccyx », le mot « onyx », le mot « oryx ».

À notre petit faune callipyge de Londres, mon père aurait sans doute préféré La Vénus de Milo, assez bien pourvue, elle aussi, de ce côté-là. Je crois savoir également qu’il ne devait pas ignorer le sens du mot « callipyge ».

Impossible de ne pas penser à mon père, quand j’écris le mot « callipyge »; impossible de ne pas penser à ma mère, quand je me promène dans les Jardins royaux de Kew.


samedi 12 février 2011

M… les f… aiment M… M…

Tout le monde l’aime. C’est une image, une icône, une idole.

C’est avant tout une femme, aussi belle que fragile.

C’est l’incarnation d’un rêve, un mythe.

On pense à elle chaque fois qu’on sabre le champagne.

On aimerait remonter le temps, l’appeler pour lui souhaiter « Bon anniversaire », tenter de réparer l’irréparable.

Il y a, en chacun de nous, homme ou femme, à toutes les périodes de notre vie, un peu d’elle, de son rêve fou.

On l’admire tout autant qu’on la plaint.

On parle toujours d’elle au présent.

Son mystère demeure entier.

C’est une étoile nue, la plus brillante, la plus belle de toutes.

On la voudrait pour sœur, pour femme, pour fille, rien que pour nous, pour nous seuls.

On aime son parfum, celui de l’âme, une parfaite adéquation entre le corps et l’esprit : « Esprit Saint no 5 ».

Elle nous fait croire en l’éternité.

Même les fous aiment Marilyn Monroe.


Il cueille des gorilles



Ce « il » n’est pas moi, en fait, pas tout à fait. C’est celui d’un autre. C’est moi, mais à travers un autre. C’est un peu compliqué. Bref, dans ce rêve, « il » c’est moi, mais ce rêve ne m’appartient pas : c’est celui de mon frère. Il faut une fois de plus donner raison à Rimbaud : « Je est un autre », toujours. On verra plus loin que « il » aussi.

Haut perché dans un arbre, « il » cueille des bébés gorilles qu’il dépose ensuite dans un panier d’osier aussi large que profond. Sur l’Île, c’est le temps de la cueillette, il faut faire vite, car les prédateurs sont nombreux en cette période de l’année.

Ce sont de petites créatures vertes fort attendrissantes, toutes couvertes de poils, fermement accrochées à leur branche, si bien, qu’on a toutes les peines du monde à leur faire lâcher prise sans leur faire de mal, sans les blesser. Tous les bébés sont attifés d’un joli bonnet pointu aux couleurs chatoyantes qui les fait ressembler à des gnomes.

En bas, quelqu’un crie : « Prends garde de ne pas tomber, fais gaffe. » Lui, c’est mon frère. Il a toujours peur qu’il m’arrive quelque chose. C’est comme ça avec les grands frères : toujours aux trousses de leur petit frère. Pourtant, dans le rêve, c’est lui qui m’a incité à escalader l’arbre, c’est lui qui m’a tendu le panier. « Tu verras, m’a-t-il dit, c’est facile, tu n’as qu’à décrocher les doigts un à un. »

Le petit frère a obéi à son grand frère, comme toujours. Les petits frères, le fait est connu, manquent d’initiative; sans leur grand frère pour les guider dans la vie, ils n’entreprendraient jamais rien. Aussi, il ne faut jamais décevoir son grand frère, c’est une loi de la nature.

Le voici maintenant pris de vertige, mais il parvient tant bien que mal à surmonter son malaise. Il s’acharne. Il cueille les gorilles un à un, soulevant délicatement leurs petits doigts, les déposant ensuite précautionneusement au fond du panier.

« C’est toi le meilleur cueilleur de gorilles au monde », lui lance le grand frère, les mains en porte-voix. Mais trop tard, « il » va tomber, « il » tombe, « il » est tombé.

C’est l’hécatombe sur l’Île aux gorilles. Vingt petits cadavres verts jonchent le sol. Le petit frère, lui, s’en tire assez bien. Peut-être une légère entorse, au pire. Penché au-dessus du visage de son petit frère, tentant tant bien que mal de le rassurer, il réalise alors que le cueilleur de gorilles, « le meilleur au monde », ce n’était pas son petit frère, mais lui, le grand frère.

On reste toujours le petit frère de son grand frère, toute sa vie, même dans ses rêves.


jeudi 10 février 2011

L'homme qui plantait des escargots

L'escargot, 1953
Henri Matisse (1869-1954)
C’est le fou du village. On le voit l’été sur les berges du fleuve, près de Boucherville, une chaudière à la main. Comme tous les fous de village du monde entier, il s’appelle Pierrot. Mais lui, Pierrot, ne sait même plus comment il s’appelle.

On ne le voit que l’été, car Pierrot n’aime pas la neige. L’hiver, Pierrot préfère rester auprès de sa mère, à se bercer, comme seuls les fous savent le faire, jusqu’au vertige, jusqu’au printemps, jusqu’à ce qu’il s’endorme, rêvant d’escargots géants qu’il ensevelira vivants au fond du jardin.

Le temps venu, Pierrot retournera la terre, bêchera, sèmera à la volée les escargots, veillant à ce qu’ils ne manquent jamais d’eau.  Pierrot sait se montrer patient. C’est tout ce qu’il sait faire Pierrot, depuis toujours, se montrer patient.

Puis il confectionnera un beau gâteau qu’il offrira à sa mère, à même les escargots qu’il aura récoltés. Un beau gâteau d’anniversaire, pour sa mère, avec des chandelles bleues et des cerises, s’il arrive à en pêcher quelques-unes, sur les berges du fleuve.


mercredi 9 février 2011

Toutes les vaches sont sacrées

La belle d'Aubrac - Fête de la transhumance
(photo : DDM, Jean-Louis Pradels)
Pour moi, toutes les vaches sont sacrées : les noires, les blanches, les tachetées noir et blanc, les jaunes, les brunes, les rousses. Je ne connais aucun autre animal qui aime autant les marguerites, ma fleur préférée. Depuis toujours, les vaches semblent me comprendre.

C’est pour leur lait, bien sûr, que je les estime d’abord, pour cette générosité débordante à l’endroit des humains, mais aussi pour leur patience, pour leur nonchalance et pour leurs grands yeux tristes tout pleins de compassion. J’éprouve pour elles, chaque fois que je prends un train, une vive, tendre et affectueuse reconnaissance : très grandes dames, juchées sur leurs sabots, jamais elles n’oublient de nous saluer, agitant le bout de leur queue comme si elles déployaient un fin mouchoir.

Je puis comprendre que dans certains endroits du monde on leur passe tous leurs caprices. Si J’en avais une, je lui offrirais des fleurs, des bijoux, des fourrures, des parfums, des caramels au sel de Guérande. Je boirais à sa santé, son lait si précieux, dans des coupes en cristal de Baccarat!

Il y a longtemps que j’ai renoncé à manger du veau.


mardi 8 février 2011

Ceux qui mangent du homard en écoutant Maria Callas

« On donne des fêtes surtout pour ceux que l’on n’invite pas. » 
                                                            Étienne de Beaumont (1883-1956)

Le comte Étienne de Beaumont, 1919
par le baron Adolf de Meyer (1868-1946)
Quand, au plus creux de l’hiver, au plus noir et au plus froid, je me mets à rêver de l’été, je m’imagine, festoyant en compagnie d’amis que le champagne met en liesse, me régalant de homard, à l’ombre d’une pergola où court une glycine géante déployant sa longue chevelure bleue qu’une légère brise agite, bercé par les trilles joyeux d’un merle solitaire que la voix de Maria Callas, en sourdine, encourage à se surpasser, le petit doigt très en l’air, heureux. Alors, du coup, je perds tout aplomb.

Oui, je l’avoue, je suis de ceux-là, de ceux qui mangent du homard en écoutant Maria Callas, le petit doigt très en l’air et la langue bien pendue.

J’ai l’imaginaire facile, été comme hiver.


dimanche 6 février 2011

Station Laura Cadieux

Station Laura Cadieux, Montréal, Québec
(photo : André Lebeau, 17 août 2010)
Vendredi dernier, à la station de métro Beaudry — que l’on devrait rebaptiser la station « Laura Cadieux » en l’honneur de Michel Tremblay —, je me suis laissé porter par le tapis roulant. J’ai toujours aimé cette station de métro et, chaque fois que je l’emprunte, j’ai une pensée toute spéciale pour Laura Cadieux, prise de vertige devant cet interminable et monstrueux trottoir mécanique. On connaît la suite : Laura dégringole l’escalier sous le rire amusé de son jeune fils qui l’attendait en bas.

Je me disais aussi, sur un ton moins badin, me laissant porter toujours, que c’était peut-être cela le fameux tunnel de la mort dont on parle tant, que la mort, au fond, c’était peut-être tout simplement cela: se laisser porter.

La vie est toujours plus belle au ralenti, c’est un fait. Le procédé a été amplement exploité au cinéma. En ce vendredi d’hiver plutôt triste et gris, tout me paraissait alors plus beau. Il flottait dans l’air comme un bonheur palpable qu’il me suffisait de cueillir. Dehors, les gens souriaient, les arbres eux-mêmes semblaient conviés à une étrange fête, même la rue Sainte-Catherine prenait des airs de grand bal.

Je marchais d’un pas lent, soulevé par un souffle divin, la vie et la ville m’apparaissaient sous un angle nouveau, pourtant rien n’avait changé. Je respirais mieux, tout simplement; en fait, je prenais conscience que je respirais. Je me disais que la vie était belle, que la ville était belle, avec l’étrange impression que je marchais dans ma tête plutôt que sur le trottoir. : JE NE POUVAIS PLUS M’ARRÊTER DE MARCHER! J’étais en quelque sorte « hors de moi » et je ne pensais plus. J’étais dans un de ces moments d’extralucidité malheureusement si rares et qui, chez moi, s’accompagnent toujours d’un fou rire irrésistible. J’aurais pu, si j’avais voulu, ne plus jamais « rentrer » en moi-même, mais je riais trop.

Et il neigeait sur tout cela, sur la ville, sur les gens, sur les arbres, sur la vie, comme si le ciel lui-même souriait.