mercredi 22 juin 2011

Ce chien qui me regarde de travers


L'Absinthe, 1876
Edgar Degas (1834-1917)
Ce chien qui me regarde de travers, comme s’il soupçonnait que je sais par cœur des passages entiers de « L’existentialisme est un humanisme », comme s’il devinait que je suis l’un des rares avec mon amie J*** à réussir un soufflé au fromage, qui connaît mon amour inconditionnel pour saint François d’Assise et Thérèse d’Avila, qui sait que je ne me lasserai jamais d’écouter « La Java bleue » de Fréhel, qui s’étonne de me voir m’agenouiller devant Diane Dufresne chaque fois qu’elle passe à la télé, qui me toise, se méfie, parce que je parle aux chats, aux oiseaux, aux loups et aux loutres, qui me nargue, comme s’il savait l’heure de ma mort, comme s’il voulait me mettre au parfum de ma disparition inéluctable, lui, ce loup dégénéré de la fable, enchaîné à son maître comme Prométhée à son rocher, sait-il seulement pourquoi je vénère les abeilles, que je m’extasie devant les pivoines, ce chien de compagnie, « mon semblable, mon frère », moi qui n’ai jamais connu d’autre maître que Baudelaire, qui vénérait les chats comme les Égyptiens le Soleil?

Je suis du côté de Baudelaire et des chats, l’absinthe en moins.


mardi 21 juin 2011

Un bouddha de pus, d'émeraudes et d'encens


Beau comme la renccontre fortuite
sur une table de dissection d'une
machine à coudre et d'un parapluie,
1935
Man Ray (1890-1976)
C’est toujours l’image qui me vient en tête quand je pense à Henri Michaux ou à Denis Vanier : celle du martyre consentant, un bouddha extatique, les yeux convulsés par la compassion universelle. Un bouddha de pus, d’émeraudes et d’encens.

Un martyre de la beauté, celle-là même qui faisait dire à Baudelaire: « Le beau est toujours bizarre », cruelle aussi, serais-je tenté d’ajouter, ou alors, « convulsive », selon l’expression de Breton. Car, il faut bien en convenir, la beauté, bizarre ou convulsive, est toujours plus ou moins surréaliste : elle fraie davantage avec la cruauté qu’avec la bienveillance, l’humanisme ou la vertu.

La beauté pure dérange, divise, tue, ce que Lautréamont, à l’instar et à la suite de Baudelaire, a parfaitement résumé dans cette formule aujourd’hui célèbre : « Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie! »

C’est elle, la beauté, qui, la nuit, vient mordre les oreilles des enfants désobéissants et leur insuffler de mauvais rêves, des visions cauchemardesques qui leur laisseront au réveil la nette impression qu’ils ont été choisis, « élus » pour ainsi dire, comme Verlaine, pour sauver le monde de sa laideur.

La beauté est indissociable de la peur, c’est sa grande sœur, la mère de toutes les fées Carabosse du monde entier, toutes griffes dehors. La beauté n’est pas le beau, c’est quelque chose de pire, comme de l’arrogance ou du dépit, juste ce qu’il faut d’insolence pour s’élever au-dessus du commun, du vulgaire. Pas de beauté sans cette idée de revanche, de vengeance savamment ourdie dans l'ombre.

Pas de beauté « naturelle » non plus, à l’état brut, pas de beauté sans souffrance; au naturel, la beauté n’est que fadasserie, il lui manquera toujours l'esprit, la pensée, l’humain. La nature, le naturel, n’est pas la beauté; la beauté dans toute son essence et sa pureté, c’est l’homme qui la fait naître.

La beauté, c’est l’homme. L’homme dans toute sa vulnérabilité. C’est la seule religion que j’endosse.


samedi 18 juin 2011

L'été n'a pas de prix ni de sens


Adam et Ève dans le jardin d'Éden, 1616
Pierre-Paul Rubens (1577-1640)
Du soleil, du soleil, du soleil à revendre, gratis!

Aller jusqu’à imaginer l’homme de Cro-Magnon en tutu rose, Perfecto et talons aiguilles, un gorille albinos exécutant des travaux à l’aiguille dans un salon rococo, un pape, n’importe lequel, se peignant les doigts de pied en rouge vif, une baignoire remplie à ras bord de smarties, de guimauves et de jujubes, un monde à la Magritte, ni plus ni moins, une église où des bébés alligators s’ébroueraient joyeusement dans les fonts baptismaux et les bénitiers, un iceberg en feu défendu par des sapeurs-pompiers en G-string, des manchots empereurs brandissant fièrement le drapeau gay au défilé de la Fierté à New-York, la résurrection inopinée et inexpliquée de Marylin Monroe et du Frère André, du maïs multicolore anticancéreux, des tomates cubiques et des céleris pouvant également servir de passe-partout, tout cela que le soleil, qui tape fort aujourd’hui, me chante à l’oreille, et qui m’en doit plus d’une.

Un lion agnostique débattant de l’existentialisme avec une brebis bisexuelle socialiste, des divans très Roche-Bobois dessinés par Baudelaire, Proust commentant la dernière collection de Jean-Paul Gaultier, Lady Gaga ordonnée prêtre à Rome, une journée entière consacrée à tous les tarés de la terre où tout le monde, par solidarité, se ferait raser le crâne.

De petits singes vert pistache qui nous offriraient des martinis fluorescents, allumeraient nos cigarettes, et qui nous serviraient des tartes aux myrtilles géantes recouvertes d’une meringue aux nuages roses dans des feuilles de bananiers d’or serties d’émeraudes comestibles et aphrodisiaques.

Il fait tellement beau : je me roulerais tout nu dans l’herbe, entouré de lionceaux qui me lécheraient sans vergogne les oreilles et les pieds.

L’été n’a pas de prix ni de sens.


Ce qui mijote à feu doux m'apaise

Ma mère à sa cuisinière, 1950
Je suis toujours là à brasser quelque chose : une soupe, une sauce, un ragoût. Comme d’autres brassent des affaires, de l’argent, je mélange des couleurs à des parfums. Ce qui mijote à feu doux m’apaise.

L’espace d’un moment, d’un mouvement, je suis cette grand-mère du néolithique qui brasse dans sa marmite géante, une pagaie en guise de cuiller, un ragoût de mammouth accompagné de jeunes pousses de fougères et aromatisé à l’écorce de ginkos.

Je grogne d’aise, à deux mains au-dessus de la marmite odorante, les yeux rougis par la fumée, la salive aux commissures des lèvres, le geste sûr, je pagaie allègrement, la faim au ventre, les cheveux en bataille, fière, dans mes haillons de peaux de bêtes sauvages.

Puis, ce bruit étrange, un bruissement d’abord, à peine perceptible, venu du fond de mes entrailles, qui monte ensuite en cascade, comme du vent remontant de mes cuisses, doux chatouillis du ventre, giclée de pur bonheur, qui ressemble à un cri, mais qui n’en est pas un, ce bouillonnement de l’intérieur qui déforme tout mon faciès, chant de gorge nouveau, prière, incantation?

Une odeur de soufre se mêle à celle du fumet qui s’échappe de la marmite. Tout le clan réuni autour du feu attend sa pitance. Je jette aux grands mâles les plus gros morceaux, encore tout fumants.

L’espace d’un moment, d’un mouvement, je suis cette vieille femme en hardes qui brasse on ne sait trop quoi, une soupe, une sauce, un ragoût, cette femme intemporelle, sans âge, qui sourit, qui sourit depuis la nuit des temps, le cœur à l’ouvrage, le chant aux lèvres.


samedi 11 juin 2011

Les ciseaux de Matisse

L'Origine du monde, 1866
Gustave Courbet (1819-1877)
Ce coup de génie de Matisse : découper la couleur, ce coup de maître! À croire, à tort, que les peintres sont fous, alors qu’ils sont tout simplement heureux.

Troquer ses pinceaux contre des ciseaux, découper le bonheur à grands coups de ciseaux, cet enfantillage de vieillard fou, jamais la peinture n’allait s’en remettre. Et tant mieux pour la joie, celle de l’enfance retrouvée, celle du bonheur insouciant, du jeu.

Moi, avec les ciseaux de Matisse, des ciseaux de géant, je découperais de petits pans de ciel bleu pour m’en faire une écharpe que je ne porterais que les jours de pluie; je percerais de toutes petites brèches dans la voûte céleste pour voir le sourire de la Vierge Marie; je sculpterais des nuages en forme de sucettes; je ferais du ciel un immense vitrail derrière lequel, peut-être, je pourrais apercevoir le visage d’un Dieu débonnaire et reconnaissant, tout auréolé d’anges de musique dans des robes écarlates.

Dieu n’aurait-il été, à la fin, qu’un peintre fou? Créer, c’est arrêter le monde pour mieux le contempler, c'est arrêter le temps, pour mieux le découper.


vendredi 10 juin 2011

Un coup de balai jamais n'abolira le hasard



Denis au balai et au nez de clown, juin 2011
(photo: André Lebeau)
Depuis trois jours, je ne fais que ça, balayer : le balcon, les marches de l’escalier, le trottoir. Des milliers de samares que le vent charrie et que je jette à la rue.

Je me dis que j’aurais pu être ça, aussi, un balayeur, un balayeur de rue, rien que ça, le contraire de Mallarmé qui jouait aux dés sa vie, sa poésie.

J’aurais pu être le Stéphane Mallarmé des balayeurs de rue, le plus grand, et, de surcroît, le plus incompris. Un balayeur de hasard, voilà.

Je me dis, tout en balayant, qu’un coup de balai jamais n’abolira le hasard. Et j’y crois, j’y crois tellement, que je pourrais presque m’envoler.


dimanche 29 mai 2011

Ma mère le soleil

L'extase de saint François, vers 1595
Le Caravage (1571-1610)
Ma mère parle au soleil comme saint François d’Assise parlait à la lune, aux étoiles, aux oiseaux. Ma mère parle tout le temps, comme saint François d’Assise priait tout le temps : debout, assis, en marchant, en mangeant.

Ma mère dit : « Je déjeune avec mon ami le soleil. » Saint François d’Assise disait « mon frère le soleil », « ma sœur la lune », « mes sœurs les étoiles », « mes frères les oiseaux ».

Il y a de ces matins gris et pluvieux où j’aimerais toucher les stigmates de saint François d’Assise, les lui lécher, déjeuner avec ma mère.

Ma mère communie avec les oiseaux tous les matins, comme saint François d’Assise, en silence, partageant avec eux un peu de son pain.

Ma mère est folle du soleil, comme saint François d’Assise était fou de Dieu.

Ma mère le soleil, moi son fils, le nez toujours dans les étoiles.


vendredi 27 mai 2011

Ce petit je-ne-sais-quoi attendrissant des arbres

« La feuille de papier blanc, c’est ma pierre tombale. » Louis-Ferdinand Céline

L'au-delà, 1938
René Magritte (1898-1967)
D’où je suis, j’observe deux arbres. C’est drôle, mais c’est comme si je les voyais pour la dernière fois. Deux arbres qui probablement me survivront. Quelle image emporterai-je à l’heure de ma mort, la dernière, quoi, qui?

C’est que les grands arbres ont ce petit je-ne-sais-quoi attendrissant, peut-être parce qu’ils n’ont pas le choix de se trouver là où ils se trouvent, peut-être parce que, lorsqu’on meurt, on voudrait tellement pouvoir s’agripper à leurs branches. Les arbres ne nous rappellent-ils pas qu’il faut s’accrocher à la vie?

Ce n’est pas tant le soleil que nous regretterons alors, mais les arbres, le vent, l’herbe, les roses, les animaux, tout ce que notre main a pu saisir et tout ce à quoi elle pourrait encore s’accrocher, s’agripper, pour que la mort ne nous emporte pas.

Aussi, pour mieux affronter la mort, il nous faudrait des racines.

Quelle image emporterai-je avec mon dernier souffle? Une feuille de papier blanc, sans doute.

Professeur d'escargots

Door to the river, 1960
Willem de Kooning (1904-1997)
Léo tourne continuellement des phrases dans sa tête, des phrases absurdes, sans queue ni tête, des phrases qui ressemblent à de gros vers de terre, dont on ne sait si le verbe avance ou recule, des phrases ineptes, des inepties : « Le cordonnier vend des poules à mites à Naphtaline. »

Une poésie absconse, surréaliste, qui ravit le surveillant, un escargot à lunettes qui n’aime rien tant que de caresser les cheveux des grands petits garçons : « Le soleil soulève tous les lapins chaque nuit d’eau chaude. »

Professeur d’escargots, c’est ce que Léo fera plus tard, quand il sera grand, très grand. C’est ce qu’il tente désespérément de faire comprendre au surveillant, l’écume à la bouche, le crayon brandi comme une épée. Comme lui, un professeur d’escargots!

Ici, on ne mord pas les gens qu’on aime, on leur écrit des poèmes. Alors Léo dessine des phrases, qui n’avancent ni ne reculent, des phrases de tête avec beaucoup de jaune dedans. Des phrases comme des petites souris blanches qui chatouillent.

jeudi 26 mai 2011

Les émanations sonores du soleil

Hommage à Rosa Luxemburg, (détail) 1992
Jean-Paul Riopelle (1923-2002)
Les oiseaux nous rapprochent de la sainteté, non pas tant à cause de leurs ailes que de leur chant. On ne peut imaginer de paradis sans arbres, d’arbres sans oiseaux, d’oiseaux sans arbres. La Sainte Trinité dans toute sa gloire.

À chaque battement d’ailes, l’oiseau emporte avec lui une part de l’âme de sa forêt natale.

Cette folie de l’oiseau, son chant, qui nous fait croire que les arbres sont enchantés; cette folie des arbres que l’on appelle OISEAU.

Enfant, je croyais que les oiseaux venaient du soleil; aujourd’hui encore, je persiste à croire qu’ils sont les émanations sonores du soleil. DES DÉJECTIONS SOLAIRES.

Cette évidence : les oiseaux chantent, tout naturellement, comme les baleines. Aussi à l’aise sur le dos d’un rhinocéros d’Afrique que sur l’auréole d’un saint, toujours cette légèreté, la même luminescence. Cette envie de l’ailleurs, toujours.

Pas surprenant que l’on ait fait de la colombe l’emblème du Saint-Esprit : le même feu.

Je bois une girafe

Le bain de cristal, 1946
René Magritte (1898-1967)
J’ai déjà écrit quelque part, il y a longtemps : « Il me semble qu’une girafe qui déambulerait librement dans le salon me redonnerait goût à la vie. »

Ce matin, en ouvrant au hasard un livre sur Magritte, je tombe sur cette toile insolite : « Le bain de cristal ».

Je me retrouve plus tard rue Sainte-Catherine. Impossible de me débarrasser de cette girafe dans un verre.

Inopinément, l’envie me prend de boire un verre. J’entre dans le premier bar à ma portée : « Place Deschamps », salle des pas perdus, Place des Arts.

Sans trop savoir pourquoi, je commande un dry martini.


Le regard vague, je bois une girafe.


samedi 14 mai 2011

Les nappes sont des drapeaux inutiles


Untitled, Burgos, Espagne, 2006
André Lebeau
L’été.
Les nappes que l’on étend sur la corde.
 Des drapeaux inutiles sur lesquels s’accrochent désespérément des papillons moribonds.
Elles battent au vent pour rien.
Elles sèchent.




mardi 10 mai 2011

Il devrait toujours y avoir des arbres dans les églises

S’il y avait des arbres dans les églises, on pourrait y lâcher des oiseaux, des oiseaux fous d’espace et de Dieu, des oiseaux par milliers. Car rien ne plaît tant à Dieu que des arbres qui parlent, des arbres illuminés d’oiseaux, des arbres de Noël décorés d’oiseaux turbulents, des arbres qui parlent de lumière et de Dieu, le jour comme la nuit, de ce silence que l’on ne trouve qu’en forêt, et si proche de l’idée qu’on se fait du nirvana.

Il y a dans les églises tellement d’espace à combler ; les églises devraient être des arches de Noé à ciel ouvert ; les églises devraient toujours être à l’image de dieu, pas à celle des hommes qui confondent la beauté avec l’or, les oiseaux avec les anges, et qui oublient, trop souvent, que le chant des oiseaux est la plus authentique des prières adressées à Dieu.
Faire des églises de grandes forêts de silence, de lumière et d’oiseaux ; ou alors, déplacer les églises en forêt.
Et remplacer les célébrants par des moulins à vent.


dimanche 8 mai 2011

C'est par leur ventre que les femmes enceintes sourient

L'Espoir I, 1903
Gustav Klimt (1862-1918)
Chaque fois que je vois une femme enceinte, c’est plus fort que moi, j’ai envie de lui demander la permission de caresser son ventre. Les femmes enceintes ont quelque chose dans le visage, je ne sais trop, comme un surcroît de joie, qui me porte à sourire. C’est par leur ventre que les femmes enceintes sourient.

Je crois que cela tient à la fois de la rondeur de leur taille, de leurs seins, de la tendresse presque surnaturelle qui émane de leur regard. Les femmes enceintes sont des melons d’eau gorgés d’amour, des cantaloups de miel imprégnés de bienveillance.
Le ventre des femmes enceintes semble doté d’yeux. Personne ne peut résister au ventre d’une femme enceinte. Il y a dans les yeux d’une femme enceinte les yeux de quelqu’un d’autre : les femmes enceintes portent leurs enfants dans leurs yeux.
Les femmes enceintes posent toujours leurs mains sur leur ventre. Les femmes enceintes jouent du tambour sur leur ventre pour faire rire leur enfant.
Les femmes enceintes sont des boîtes à surprise.


vendredi 6 mai 2011

Les poissons rouges adorent les papes

Les poissons rouges, 1912
Henri Matisse (1869-1954)
Hier, Roman Polanski, mon poisson rouge de trois ans, me confiait à quel point il aimait Benoît XVI. Je crois qu’il s’ennuie et qu’il se cherche de nouveaux amis. Benoît XVI aussi, sans doute.
Mon poisson rouge, comme tous les poissons rouges, a une mémoire de trois secondes ; je dois sans cesse lui rappeler comment il s’appelle. Pas question, pour lui, de lire « À la recherche du temps perdu ».
Mon poisson rouge aurait aimé apprendre le braille.
Sa vitre ne sera jamais « un jardin de givre ».
Tous les matins, il lit son horoscope.
Mon poisson rouge aime l’opéra, le pâté chinois et Céline Dion.
Entre l’eau et la bière, j’hésite.


jeudi 5 mai 2011

Léontine joue avec des ciseaux

Chat saisissant un oiseau, 1939
Pablo Picasso (1881-1973)
Léontine confond le mot « oiseau » avec le mot « ciseaux ».
L’été, elle adore se bercer sur le balcon, pour écouter chanter les ciseaux. Quand elle s’ennuie, elle prend ses oiseaux et découpe des images dans les journaux. Léontine écrit parfois des poèmes, des poèmes avec beaucoup de ciseaux qui chantent.
On a offert à Léontine un petit chat pour son anniversaire, noir et blanc, avec un petit museau tout rose. Elle l’a baptisé Mary, même si sa mère lui a répété à maintes reprises que c’était un garçon. Mais Léontine est persuadée que c’est une fille, parce que les garçons, croit-elle, ne peuvent pas avoir un nez rose. Léontine n’aime pas les garçons : ils ont de trop grandes oreilles, et ils sont méchants avec les filles. Les chats, eux, se laissent toujours prendre, comme les ciseaux, mais jamais les garçons.
La mère de Léontine ne veut pas qu’elle joue avec des ciseaux. C’est dangereux, c’est plein de maladies, qu’elle dit, chaque fois que sa fille lui en rapporte à la maison. Alors Léontine se tourne vers son chat ; elle sait que les chats adorent jouer avec les ciseaux.


vendredi 29 avril 2011

Les poules sont de petits dinosaures sympathiques


Combat de coqs, 1846
Jean-Léon Gérôme (1824-1904)

Quand j’observe une poule, c’est toujours un petit dinosaure que mes yeux voient : leurs pattes écaillées, leurs yeux menaçants, leur bec acéré, leur forme profilée, leurs œufs. La violence des combats de coqs rappelle, à plus petite échelle, les luttes mortelles des tyrannosaures, des brontosaures et des tricératops. J’ai conservé l’ingénuité de l’enfant qui croit encore que les poules sont des dinosaures. De tous les animaux, je crois que la poule est l’un de ceux qui font le plus rire les enfants.

Les poules sont de petits dinosaures sympathiques, des dinosaures qui ont troqué leurs écailles contre des plumes. Les animaux à plumes n’inspirent que de la sympathie ; même l’autruche, à la rigueur, est attendrissante. Une poule à écailles serait aussi repoussante qu’un archéoptéryx !

À quatre ans, mon père a subi les assauts impétueux d’un coq vicieux s’accrochant désespérément à son entrejambe. Si sa mère n’était pas intervenue à temps, il y a de fortes chances que je n’aurais pas vu le jour. À quatre-vingts ans passés, il en parlait encore !

Chaque fois que je casse un œuf, je suis toujours surpris de ne pas y trouver un bébé dinosaure tout froissé appelant désespérément sa maman ; chaque fois que je fais cuire un œuf, je pense à mon père.

Quand j’étais enfant, je me disais que si les jaunes d’œufs avaient été verts ou rouges, on aurait eu des poussins verts et des poussins rouges.

Les oiseaux sont tout ce qu’il nous reste des dinosaures.


dimanche 24 avril 2011

Les dessous de Louis


Tom of Finland (1920-1991), 1962

C’est le lever du Roi à Versailles. Un valet écarte les rideaux du lit, le Roi-Soleil paraît, en chemise de nuit, les cheveux en broussaille. On lui apporte ses mules. Le long cérémonial du Petit Lever commence : habilleurs, barbier, perruquier, chirurgiens défilent à tour de rôle, multipliant les courbettes. On lui apporte sa chaise percée. À Versailles, le Soleil se lève en personne tous les matins à huit heures.

Tapis dans un coin de la chambre, quelques mignons à perruque et à talons hauts, poudrés comme des geishas, se gaussent, colportant les derniers ragots de la cour, échangeant des insanités sur tout un chacun, les yeux rivés sur l’entrejambe royal dont on vante les mérites et les vertus prolifiques jusque dans les cuisines du palais.

Mais ni l’éclat et la magnificence de la cour, ni le marbre, ni l’or, ni le cristal, ni la dentelle à ses poignets, ni ses habits damassés cousus de fils d’or et d’argent, rien de tout cela ne pouvait faire oublier l’haleine fétide du Roi-Soleil au réveil.

vendredi 22 avril 2011

Je n'en reviens pas des abeilles


Les abeilles, 1948
Henri Matisse (1869-1954)

Je n’en reviens pas des abeilles, ces infatigables travailleuses du sexe, toujours au boulot, toujours le nez fourré dans le cul des fleurs, toujours saoules.

Jolies, en plus, dans leur petit maillot à rayures noires et jaunes, des plumes à leur chapeau, le sac à main toujours bien rempli, tout pour nous faire oublier leur parfum trop lourd, leur voix trop mielleuse.

Incapables de résister à la bière, au champagne, orgiaques à souhait, les abeilles se vautrent dans l’or à longueur de journée, insatiables, les lèvres dégoulinantes de nectar, lascives et sensuelles, allumeuses, l’haleine sucrée de mille fleurs, vrombissant et jouissant, jusqu’au vertige, jusqu’à plus soif, jusqu’à l’extase, jusqu’à ce qu’elles ne soient plus qu’un brasier d’amour, un baiser gourmand, ardent, transcendant.

Peut-être envient-elles un peu les papillons, leurs grandes ailes tendues comme des voiles, chatoyantes comme ces robes de bal qu’on ne porte qu’au théâtre, qu’on ne voit qu’à l’opéra ; peut-être envient-elles encore davantage les oiseaux-mouches drapés dans leur queue-de-pie irisée et en haut de forme. C’est peut-être pour cela, oui, pour oublier, que les abeilles s’enivrent.

Apôtres de l’amour absolu, les abeilles ne donnent que le meilleur d’elles-mêmes.

On oublie trop souvent que, sans elles, les dieux ne seraient pas immortels.



mardi 12 avril 2011

Le printemps est une gouache découpée de Matisse



La gerbe, 1953
Henri Matisse (1869-1954)
Au printemps, chaque année, j’ai l’impression de sortir du « Carré noir sur fond noir » de Malevitch pour sauter à pieds joints dans une gouache découpée de Matisse. Un beau matin, les oiseaux et les fleurs, comme échappés du soleil, crient de toute part, comme s’il y avait le feu.

Ces matins-là, j’ai le sourire très saint François d’Assise : les bras en croix sur mon balcon, j’offre mon corps au soleil, dans une attitude solennelle, ascensionnelle, christique. J’ouvre la cage de mon cœur, libérant du coup tous les oiseaux et toutes les fleurs que l’hiver avait contraints à la réclusion et au silence. J’assiste triomphalement au suicide de l’hiver dans une apothéose proche de l’extase mystique.

Les fleurs, tout comme les oiseaux, signent l’arrêt de mort de l’hiver : ce sont les trompettes de Jéricho qui mitraillent le ciel de leur insolente beauté, de leur folle arrogance ; à force de représailles, ils viennent enfin à bout de l’hiver.

Ces éruptions cutanées qui couvrent la terre au printemps, cette cacophonie gouailleuse, à nous faire croire réellement à la résurrection !


samedi 9 avril 2011

Les éléphants à plumes


Cygnes reflétant des éléphants, 1937
Salvador Dalí (1904-1989)

J’ai toujours considéré les éléphants comme des animaux tristes. C’est de l’anthropomorphisme, je sais.

Enfant, je ne comprenais pas pourquoi leur corps n’était pas couvert de belles plumes multicolores, comme celles des aras, par exemple, ou longues et flexibles, comme celles des incroyables et surréalistes oiseaux-lyres. Cela m’attristait de les voir ainsi dénudés, tout gris, et il m’arrivait souvent de dessiner des éléphants-aras et des éléphants-oiseaux-lyres aux couleurs chatoyantes.

Les petits cochons roses, j’aimais bien aussi, mais pourquoi n’en trouvait-on pas des bleu poudre, des vert émeraude, des jaune pâle ?

Encore aujourd’hui, je me dis que des rhinos à plumes, couleur cuisse-de-nymphe, ce ne serait pas mal non plus. Le monde est tellement gris !




mardi 5 avril 2011

Les Riopelle se ramassent à la pelle


Feuilles III, 1967
Jean-Paul Riopelle (1923-2002)

La beauté, qu’elle soit « bizarre » (Baudelaire) ou « convulsive » (Breton), n’a qu’un devoir : nous émouvoir. Qu’il s’agisse d’une toile, d’un livre, d’une chanson, d’une musique ou d’un paysage, si une forme ou un objet m’arrache des larmes, je sais que je suis en présence de la beauté.

Pourvu de cette sensibilité extrême qui me permet de voir ce que mes yeux ne peuvent entendre et ce que mes oreilles ne peuvent voir, je me suis donné pour mission de partager avec le plus grand nombre possible cette beauté-là du monde que certaines âmes nostalgiques appellent encore poésie.

Riopelle s’est toujours défendu d’être un peintre abstrait, mais personne ne voulait le croire. C’est que la plupart des gens ne savent pas regarder, pas plus d’ailleurs qu’ils ne savent écouter. C’est précisément pour eux que j’écris.

Dans la forêt laurentienne, en automne, les Riopelle se ramassent à la pelle, mais personne ne les voit.



dimanche 3 avril 2011

Sous la jupe de la Tour Eiffel

Madame Eiffel
(photo : André Lebeau, mai 2009)
C’est une vieille dame qui n’a rien perdu de son charme d’antan, même à 122 ans! On vient de partout dans le monde lui rendre hommage, multipliant les courbettes et les révérences d’usage réservées aux personnages de marque. La Tour Eiffel nous accueille toujours à bras ouverts, avec grâce et déférence, le cœur sur la main, le sourire aux lèvres.

C’est la descendante en ligne droite de La Vénus de Milo et de La Joconde, ses sœurs d’âme, avec lesquelles elle partage cette aura de mystère qui accompagne toujours la beauté. C’est une beauté nue, la plus célèbre des actrices, une Marilyn de fer, sans rouge, au sex-appeal aussi magnétisant.

On aime se promener sous sa large jupe ajourée, s'y abriter, comme les enfants que ces braves paysannes d’antan camouflaient sous leur jupe pour les tenir au chaud, faire voler ses innombrables jupons transparents, en portant haut notre regard pour voir et entendre battre son cœur, et s’en étourdir, jusqu’au vertige.

Beaucoup moins prude que la plupart de ses rivales, la Tour Eiffel se laisse même toucher.


mercredi 30 mars 2011

La forêt conditionnelle


La Sagrada Família, Barcelone, Espagne
(photo: André Lebeau)
Si j’étais une forêt, je me baignerais dans les fougères chaque matin au réveil, je me confesserais aux morilles, je m’éclairerais aux iris versicolores, j’aiderais les tamias à faire leur ménage, je bâtirais mon nid au faîte d’un érable centenaire, je partirais à la recherche du fantôme du Petit Chaperon rouge, je cueillerais du thé des bois avec des gants de fines dentelles blanches, j’irais fleurir tous les jours la tombe de la mère de Bambi, j’écouterais pousser la barbe du vent en fredonnant Brel, tout seul, au beau milieu de ce temple de lumière où souriraient, assis sur des rochers moussus, mille bouddhas d’amour, de compassion, de plénitude extatique, et je n’écrirais plus que de longues et sinueuses phrases vertes, fluorescentes, où l’ombre et la lumière se métamorphoseraient en étranges ondulations du calme, dans cette cathédrale à ciel ouvert qui ressemblerait à une forêt idéale, ma forêt conditionnelle.


mardi 29 mars 2011

Les morts ne se nourrissent que de fleurs


Le Tombeau des lutteurs, 1960
René Magritte (1898-1967)
De quoi se nourrit-on dans l’au-delà ? Chaque année, au retour du printemps, je me pose la question. J’ai toujours détesté les valises : elles me rappellent trop les cercueils. La seule différence entre mourir et voyager, c’est qu’à l’heure de notre mort, c’est quelqu’un d’autre qui portera nos bagages à notre place ! Mais le prix à payer, dans les deux cas, est toujours trop élevé.

Qu’apporterez-vous pour l’ultime voyage ? Dans mon cas, des livres et des fleurs, uniquement. Car les morts ne se nourrissent que de fleurs, qu’il s’agisse de fleurs de rhétorique (pour convaincre leurs proches qu’ils n’ont pas vécu pour rien) ou de fleurs naturelles, pour se rappeler qu’ils ont aimé la vie. J’apporterai donc quelques exemplaires des « Fleurs du mal » de Charles Baudelaire.

Il faut offrir aux morts des fleurs pour la simple raison que les fleurs et les morts partagent le même espace : la terre. C’est que les morts, comme les fleurs, souffrent beaucoup de solitude ; c’est que les fleurs aussi bien que les morts ont peur de la mort. C’est la raison pour laquelle les fleurs embaument tant : pour nous rappeler que nous mourrons tous un jour.

Cueillir une fleur et ne l’offrir à personne est donc un sacrilège. Chaque fleur coupée pour rien, non offerte, est une vie volée à un mort. Les fleurs ne poussent pas dans le ciel ; d’ailleurs, comment pourraient-elles y survivre ? Pour s’épanouir pleinement, une fleur doit se tenir à une distance respectable du ciel, du soleil, qui tous deux sont fort jaloux de la terre.

Le parfum de la fleur, c’est son souffle, tout comme celui de l’homme est son âme. Pour les morts, la fleur est un second souffle.

dimanche 27 mars 2011

Les bananes jouent au badminton

Le Tumulte noir, 1927
Paul Colin (1892-1985)
J’essaie de trouver une formule magique pour faire apparaître le printemps, mais rien n’y fait. Tout ce qui me vient à l’esprit est cette phrase biscornue : « Les bananes jouent au badminton. »

Je répète à voix haute à trois reprises la formule abracadabrante : « les bananes jouent au badminton », trois fois je la répète, trois, cette incantation, mais toujours rien, sinon l’image de Joséphine Baker telle que l’a immortalisée Paul Colin dans son aguichant pagne de bananes.

J’essaie à nouveau, m’inspirant cette fois d’un dialecte zoulou : « Lé ba’nan zou ô badhé minh teune. » Peine perdue, pas la moindre tulipe à l’horizon, à peine si les érables coulent! Le charme n’opère toujours pas. J’abandonne.

Je me demande ce que Nicolas Boileau, en son temps, aurait pensé d’une telle phrase. Molière aurait-il apprécié? Je me console en me disant : « Voilà au moins une phrase que la marquise de Sévigné n’aurait jamais pu écrire. »

Aurais-je inventé à mon insu une panacée pour nous prémunir contre la dépression saisonnière, qui sait? Devrais-je alors songer à faire breveter ma formule? Je pourrai toujours, en attendant, m’en servir comme mantra : « Lé ba’nan zou ô bahdé minh teune », ce qui revient à dire, pour citer Pline : « Il ne faut désespérer de rien; mais il ne faut compter sur rien. »


samedi 26 mars 2011

Le beurrier est sur la table

Aquarelle, 1910
Vassily Kandinsky (1866-1944)
C’est dans l’écriture que je me trouve, que je trouve un sens à ma vie ; ma vie réelle a de moins en moins d’épaisseur, je suis de jour en jour plus absent à moi-même. Je ne vis plus que dans les phrases que j’écris ou celles que je saisis à la volée.

Quand j’écris : « Au soleil, je suis toujours dans la lune », il faut comprendre que c’est là que se trouve ma résidence permanente. « Je n’aime que le soleil, les lilas et les animaux. » « Je ne saurais choisir ce qui me plaît le plus entre la chaleur du soleil, la couleur et le parfum des lilas ou la fourrure des animaux. » « Toutes les saisons valsent jusqu’à l’épuisement. » « Il faut des oranges aux orangs-outangs. » Voilà le genre de phrases qui me plaît.

Quand une conversation m’ennuie, je me glisse subrepticement dans la tête de mon interlocuteur, à la recherche de cette petite phrase secrète que chacun porte en soi et qui nous donne souvent cet air ahuri, coquin ou absent, qui nous plaît tant chez les enfants.

L’autre jour dans le métro, j’observais une femme assise en face de moi. Elle ressemblait étrangement à ma mère. Dans sa tête, je lis cette phrase d’une consternante banalité : « Le beurrier est sur la table. » La dame en question portait un chapeau blanc orné d’un ruban jaune. De tout le jour, sans savoir pourquoi, je n’ai pu me défaire de cette phrase.

« Le beurrier est sur la table. » C’est la première phrase que j’ai écrite, la toute première. Je la retrouve enfin après toutes ces années ! Il manquait un « r » à « beurrier », je m’en souviens parfaitement, mais j’étais persuadé d’être un génie !

Je revois l’enfant qui roule nerveusement le crayon dans ses petits doigts, la nappe rouge à carreaux, les fleurs sur la table, le beurrier blanc, avec un pourtour jaune. Je vois la main de l’enfant esquissant maladroitement les premières lettres : « l », « e », « b ». Puis, quelqu’un, sans doute la mère de l’enfant, qui demande : « Où est donc le beurrier ? » Mais l’enfant ne répond pas. Il est encore sous le choc. Il vient d’écrire sa première phrase. Il ne le sait pas encore, mais il signe ici sa première œuvre abstraite.


 

jeudi 24 mars 2011

Des phrases en pantoufles


Marcel Proust I,
Jean-Yves Tadié, 1996

J’entends marcher des phrases dans ma tête et j’écoute le bruit de leurs pas. C’est une musique, peut-être « La sonate de Vinteuil » qui plaisait tant à Proust, ou alors l’une ou l’autre des « Études » de Chopin, je ne saurais dire laquelle exactement.

Cette musique, seuls les enfants, les fous et les poètes peuvent l’entendre. C’est celle qui fait dire à l’enfant : « Maman, il y a des souris qui mangent du fromage dans ma tête » ; celle qui fait sourire les fous quand ils se bercent frénétiquement ; celle que les poètes traduisent par : « Dans ma tête, des phrases en pantoufles m’empêchent de devenir fou. »

Les enfants sont des poètes, les poètes sont des enfants ; seuls les fous sont totalement eux-mêmes.

Dans la tête d’un fou, il y a toujours une phrase qui veut se jeter par la fenêtre.

Les fous croient aussi que les papillons sont des notes de musique ; moi, j’en suis convaincu.


dimanche 20 mars 2011

Les mots se sentent parfois si seuls

La desserte, 1897
Henri Matisse (1869-1954)
J’ai toujours eu un faible pour les mots qui commencent par la lettre « h », je ne sais pas pourquoi. Tous les mots qui s’écrivent avec un « h », aspiré ou non, m’ont toujours intrigué. Enfant, je croyais que la lettre « h » cachait un « phantôme ».

Parmi ceux-ci, « hurluberlu » est le plus joli, indéniablement, celui que je préfère. Je ne cesse de le tourner sous ma langue, savourant chaque syllabe : hur-lu-ber-lu. J’aime sa consonance particulière; on dirait un mot étranger. Je me fous du sens d’un mot, c’est sa sonorité, sa beauté, que je considère d’abord. Si j’avais inventé ce mot, il désignerait un oiseau exotique ou une plante carnivore. « Hourvari » n’est pas à dédaigner non plus, de même que « hiéroglyphe ».

Poète, je nourris à l’endroit des mots un amour inconditionnel; je me nourris presque essentiellement d’eux. Je trouve dommage que, à ce jour, personne n’ait jamais pensé à nous en offrir en épicerie : je serais le premier à en acheter, qu’ils soient en solde ou non.

Il y a aussi des mots qui nous rebutent ou nous répugnent, carrément : « salmigondis », par exemple, on dirait à la fois le nom d’une maladie incurable et celui d’un champignon hallucinogène; d’autres, enfin, comme « pandémonium », qui vous font croire que vous êtes riche, ou intelligent, ou né sous une bonne étoile.

Parfois, il m’arrive de rêver que, sur la rue, un mot me siffle pour me dire qu’il me trouve de son goût. Les mots se sentent parfois si seuls dans leur dictionnaire; il faut bien de temps en temps les inviter à notre table.

Les mots, moi, je les apprête en ragoût.


samedi 19 mars 2011

Le vrai visage du printemps


Diamond Dust Shoe, 1980
Andy Warhol (1928-1987)
 Hier, dans les rues, tout le monde arborait le même visage ravi : le sourire radieux, le regard allumé, la démarche nonchalante. Ces signes ne trompent pas : cette gaieté fébrile qui s’empare de nous chaque année à la même époque marque la fin officielle de l’hiver. Le printemps a bel et bien un visage.

Je ne sais pas ce qui m’a retenu d’entrer dans le premier « Familiprix », « Jean Coutu » ou « Dollarama » pour acheter une corde à danser, une corde à danser le printemps, une belle avec des rayures roses et vertes et des poignées jaunes : rien de tel pour exprimer sa joie au printemps.

Chez les humains, particulièrement chez les enfants, mais le phénomène s'observe aussi chez les animaux, les chiens entre autres, la joie se manifeste toujours par des bonds, des sauts spontanés, d’où l’expression consacrée : « bondir de joie ». La joie passe d’abord par les pieds avant d’atteindre le visage.

Le printemps est donc l’occasion idéale pour s’acheter de nouvelles chaussures. Chez nous, à Pâques, c’était même une tradition : des souliers neufs pour toute la famille, que nous étrennerions à la messe, mais qu’il nous faudrait retirer aussitôt l’office terminé, car nous ne pouvions les porter que le dimanche. Ma mère ne lésinait ni sur la qualité ni sur le prix : son père était cordonnier. « Un homme de bien se reconnaît à ses chaussures », disait-il à sa fille, persuadé plus que quiconque qu’elle finirait bien par trouver chaussure à son pied.

Le printemps a un bien joli visage : il saute à la corde et porte des chaussures neuves. Il raffole du bruit des souliers neufs sur les trottoirs secs. Il aime bien aussi la danse à claquettes.


dimanche 13 mars 2011

Faire l'amour au soleil


L'Aurore, 1881
Adolphe-William Bouguereau  (1825-1905)

Il y a tellement longtemps que j’ai vu le soleil ! Cette semaine, j’ai même dû ouvrir le dictionnaire pour voir à quoi cela pouvait bien ressembler, le soleil, du soleil, un soleil.

SOLEIL : « l’astre qui constitue la source de lumière principale de la Terre, un des éléments essentiels de la croissance des plantes. » Le soleil se lève, se couche. Soleil ardent, aveuglant, chaud, insoutenable, de plomb, radieux, vif. Soleil pâle. Le soleil chauffe, tape ; [Familier] cogne. (Antidote)

« Soleil » devrait s’écrire avec trois « l » : solleil. On le verrait alors peut-être plus souvent ; peut-être aussi qu’il se coucherait moins tôt ! On n’a rien inventé de mieux, le solleil. Même les oiseaux n’en reviennent pas.

SOLLEIL : « lumière aveuglante, jaune, dont les poètes s’enivrent et célèbrent le culte à l’équinoxe du printemps, à rendre fou n’importe qui, particulièrement ceux qui ont un gros ego et nourrissent des ambitions démesurées. » Dormir au solleil. S’enivrer au solleil. Faire l’amour au solleil.

Le soleil n’est pas un dieu : c’est seulement un esprit, un pur esprit. L’été, on le mange à la petite cuiller. Le soleil ne s’abreuve que de champagne. Il change tout en or. Il parle esperanto.

Faire l’amour au soleil, en se roulant dans l’herbe, je veux dire : lui faire l’amour.


samedi 12 mars 2011

Le sourire des trisomiques

Mona Lisa à l'âge de douze ans, 1959
Fernando Botera
L’ingénuité si touchante des chiens me rappelle la joie de vivre inconditionnelle des enfants trisomiques : toujours heureux, toujours prêts à vous rendre service, affectueux, fidèles. Ils raffolent des balades en voiture, crinière au vent; ils aiment courir après les papillons, se méfient des fourmis; ils s’inquiètent quand vous êtes triste; ils ne comprennent pas pourquoi on met des chandelles sur les gâteaux seulement quand c’est notre anniversaire; ils adorent jouer dans la neige, marcher sous la pluie, manger des frites; ils s’amusent des heures durant avec un ballon crevé, un bout de ficelle, une vieille pantoufle; ils craignent toujours qu’on les abandonne.

Les trisomiques sont toujours sincères : ils sont incapables de mentir. Quand l’un d’eux vous dit qu’il vous aime, c'est que, secrètement, il rêve de vous épouser, c'est une demande en mariage, il faut le croire sur parole. Vous n’avez plus alors qu’à lui promettre que vous l’emporterez sur un cheval blanc, jusqu’au bout du monde. Vous verrez briller dans ses yeux bridés une lumière qui vous fera presque croire en Dieu.

Il manquera toujours au chien le sourire.


jeudi 10 mars 2011

Le charme discret de mon agent immobilier

« La visite », Salon de famille du roi Louis-Philippe
Le Grand Trianon, Versailles
(photo : André Lebeau)
Mon agent immobilier est une femme charmante à qui je peux me confier sans retenue. Assuré de sa discrétion, j’ai en elle une telle confiance que je puis lui parler sans gêne de sujets que j’oserais à peine aborder avec un psychanalyste. De mon obsession pour les portes fermées, par exemple.

« Je n’aime que les portes fermées, vous comprenez, c’est plus fort que moi. Je ne puis résister à l’envie de fermer une porte ouverte, ou pire, seulement entrouverte. “Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée”, comme dit le proverbe. Pour moi, une porte n’existe, ne m’intéresse, dirais-je, que dans la mesure où je peux la fermer. Une porte ouverte, non, je ne peux pas, ça m’attriste trop. Pire encore : je suis incapable de m’endormir si je ne me suis pas d’abord assuré d’avoir bien fermé les portes de chaque pièce de la maison. Je vis en vase clos, en permanence, et ne dors bien que dans une chambre close. Je ne respire bien que dans une maison close, vous voyez? »

Mon agent, tout yeux tout oreilles, qui m’écoute sans jamais me juger, sait toujours trouver les mots justes pour me rassurer : « Ne vous inquiétez pas. Je finirai bien par dénicher la maison de vos rêves, la maison aux mille portes qui fera votre bonheur. »

Je crois que mon agent immobilier est un agent double : c’est un agent immobilier déguisé en psychanalyste.

« J’ai fermé plus de portes dans ma vie que j’ai pu en ouvrir, vous comprenez?

— Oui, bien sûr. Et avec les fenêtres, c’est comment? demande-t-elle. »

Chaque fois qu’ensemble nous visitons une maison, en y entrant aussi bien qu’en y resssortant, elle n’oublie jamais de se retourner et de me sourire quand je referme la porte derrière elle. Si j’allais chez elle, je ne serais pas surpris qu’elle m’invite à m’allonger sur un récamier de style Empire, pour que nous puissions poursuivre nos entretiens privés, tout en sirotant des liqueurs fines.

Les agents immobiliers sont tout le contraire des agents d’assurance : on reconnaît les premiers à leur sourire; on repère les seconds à l’ennui qu’ils transportent dans leur mallette.

Mon agent immobilier est un agent de joie.


mardi 8 mars 2011

Le lion qui jouait de la harpe

« La harpe est le rideau de perles du paradis. »
                                                                            Christian Bobin

Morphée et Iris, 1811
Pierre-Narcisse Guérin (1774-1833)
Dans une page de son « Journal », Julien Green note qu’il a fait un rêve dans lequel un lion jouait de la harpe. Je me souviens avoir écrit quelque chose à partir de cette image onirique, une nouvelle ou je ne sais trop quoi, il y a de cela bien des années. Ce rêve me hante depuis plus de vingt-cinq ans!

Ce matin, par hasard, je tombe sur cette phrase de Bobin : « La harpe est le rideau de perles du paradis. » J’ai repensé alors à ce pauvre lion qui joue de la harpe sans interruption depuis vingt-cinq ans dans ma mémoire. Il m’a semblé vieux, fatigué, malade. Je lui ai dit qu’il était temps pour lui de se reposer et de poser son instrument. Je l’ai vu se lever, se traîner péniblement. Il s’est retourné, m’a regardé, puis il a traversé le rideau de perles qui mène tout droit au paradis des lions harpistes. C’était beau et triste à la fois, comme le son de la harpe.

Les phrases ressentent parfois, tout comme les humains, un irrépressible besoin de communiquer. Je savais bien que je finirais par venir à bout de mon lion, j’ignorais seulement comment, et quand.

Je crois que la harpe a nécessairement quelque chose à voir avec les rêves.


lundi 7 mars 2011

Je tricote des titres

Dump Truck, 2006
Wim Delvoye
J’ai toujours porté une attention particulière au titre d’un livre. C’est la clé que l’auteur nous tend gracieusement pour accéder à son imaginaire et, en plus, c’est gratuit : il faut lui en savoir gré. L’intérêt que suscitent chez moi certains titres est tel que j’ai parfois l’impression d’acheter un titre plutôt qu’un livre.

Je rêve de publier un jour un livre qui ne contiendrait qu’une table des matières, un ouvrage constitué uniquement de titres, réels ou fictifs, une anthologie en quelque sorte. Je l’intitulerais, simplement, « La Table des matières. »

Chaque fois que je découvre le coup de génie qu’un auteur a eu pour le titre de son œuvre, je me dis : « Tiens, encore un autre livre que je n’écrirai jamais! » Ce fut le cas, notamment, pour « Les Fleurs du Mal » de Baudelaire, « L’écume des jours » de Boris Vian, « Forêt vierge folle » de Roland Giguère.

Si j’ai un certain talent pour l’écriture, j’ai un talent certain pour les titres. Ceux que j’ai choisis pour les quatre livres que j’ai publiés à ce jour, au moins, ceux-là, personne ne pourra me les dérober, personne ne pourra écrire ces livres à ma place!

« Sinon pour forêt le silence » est celui dont je suis le plus fier. Des jours entiers et des nuits blanches à retourner inlassablement dans ma tête des mots et des phrases avant d’en arriver là, à cet éblouissement total de mon être, qui me laisse encore pantois, même treize ans après sa publication! « Un goût de vanille et d’infini » n’est pas mal non plus. J’aime bien aussi « Les Animaux tristes » et « Les étranges ondulations du calme », mon tout dernier.

Je n’aurais écrit que cela, trois ou quatre beaux titres, que je ne serais pas plus content de moi. Dans la vie, c’est ce que je fais de mieux : je tricote des titres, maille après maille. Je fais dans la dentelle, comme d’autres font dans la machinerie lourde.