mardi 13 novembre 2012

La lettre


Je vous aime, 1999
Irène Frain
« C'est Vénus tout entière à sa proie attachée. »
Racine, Phèdre (I, 3, v. 306)
Un jour j’ai reçu une lettre, une lettre d’amour. Je n’en avais jamais reçu de pareille. L’écriture était soignée, le ton était celui de l’aveu et le destinateur s’y livrait corps et âme. Toute ma vie j’avais attendu cette lettre, pourtant, j’étais incapable de me résoudre à y répondre. J’ai rangé la lettre quelque part et j’ai fini par l’oublier.

Puis un jour, par hasard, je l’ai retrouvée, la lettre d’amour fou, la lettre trop belle pour ne pas être sincère, la lettre au « vous » qui ressemblait à un billet doux.

La lettre parlait de ma voix, de mes mains, de mon regard et de mon sourire à demi. Si j’en divulguais aujourd’hui le contenu, j’aurais l’impression de profaner l’amour. Une lettre comme on en écrivait au XVIIe siècle, une lettre que l’on porte à son cœur en levant les yeux au ciel, une lettre que l’on relit cent fois!

J’admirais l’audace et la témérité du signataire qui me confessait ainsi sans pudeur son amour désespéré et qui risquait le tout pour le tout, m’écrivait-il, pour se libérer de cet amour impossible, condamné avant même que de naître.

Un jour, il y a longtemps déjà, j’ai reçu une lettre, une lettre demeurée sans réponse. Un jeune homme s’y livrait corps et âme, au risque, précisait-il, de ne plus être en mesure d'affronter mon regard.

J’ai connu ce bonheur, j’ai eu cette chance, et ce malheur aussi. J’ai dû me résigner à oublier que je n’avais jamais donné suite à cette lettre.

J’étais alors un jeune professeur et j’avais décidé, cette année-là, de faire lire à mes élèves Phèdre de Racine.

dimanche 21 octobre 2012

Les beaux dimanches


L'immense ennui est un caleçon/ Pour éléphants
/Qui marchent pieds nus autour du soleil.

Francis Picabia

Ma mère, en 1958
Le dimanche, on allait à la messe en famille. On mettait nos habits du dimanche, nos souliers neufs. C’était toujours pareil, c’était toujours le même dimanche. Il me semble qu’il faisait toujours beau.
L’après-midi, on allait chez ma tante Annette. Au salon, les hommes parlaient de chasse, de pêche ou de politique. Dans la cuisine, ma tante s’entretenait de mode avec ma mère et mes sœurs. Mon frère et moi attendions impatiemment le moment où ma tante nous offrirait un verre de Cream soda, d’Orange Crush ou de 7 Up, des peanuts salées ou des caramels Kraft. C’était à mourir d’ennui, mais on ne le laissait jamais paraître. On disait merci et on attendait 4 heures, sans broncher. Même la chienne avait l’air de s’ennuyer.
L’été, on allait au chalet de ma grand-mère maternelle. On pourchassait les écureuils, on attrapait des grenouilles, on allait chercher de l’eau de source. On avait toujours peur de croiser un ours. Le chalet tombait en ruines.
Quand on restait à la maison, mon père faisait une sieste, ma mère préparait du sucre à la crème. Les après-midi s’éternisaient. Il ne se passait jamais rien. Le soir, en famille, on écoutait « Les beaux dimanches » ou « The Ed Sullivan Show » en bayant aux corneilles. On faisait semblant d’aimer ça, on faisait semblant de comprendre.
Les jours coulaient heureux, tranquilles, blancs. Et puis, un jour, nous n’avons plus été à la messe, nous ne nous sommes plus endimanchés. Mais je me souviens encore du tablier de ma mère, celui qu’elle ne portait que le dimanche.
À partir de quand, exactement, commence-t-on réellement à détester les dimanches?

mardi 18 septembre 2012

Ce dimanche idéal où Callas s'époumonait à qui mieux mieux


Opéra de Montréal,
La traviata, 2012-2013
Je ne sais pas ce qui m’a pris, c’est arrivé comme ça sans trop que j’y pense. Une envie irrépressible, incontrôlable, presque une urgence, un besoin impérieux, vital, viscéral, comme si le reste de ma vie en dépendait…
Papillons dans le ventre, démangeaisons gênantes, borborygmes tonitruants, impossible de calmer la rumeur, d’éteindre le feu, de passer outre.
C’est arrivé comme ça, sans s’annoncer, de manière impromptue, comme de la « visite » qu’on n’attend pas, une démangeaison de l’âme, un appel, « un bruit sourd venant d’outre-tombe » comme dit Barbara.
C’était dimanche, c’était hier, cela n’a aucune importance. Et, sans plus tarder, sans réfléchir, j’ai fléchi, j’ai flanché, j’ai succombé à l’appel : CALLAS! « La traviata » (c’était donc cela « ce bruit sourd venant d’outre-tombe »).
J’ai préparé un seau d’eau chaude dans lequel j’ai ajouté quelques gouttes de savon à vaisselle et du vinaigre et j’ai sorti des chiffons doux. En moins d’une heure, j’avais déjà lavé toutes les fenêtres de la maison!
Rien de tel que l’opéra pour nettoyer les vitres! Rien de mieux pour faire chanter le cristal! Laver ses vitres relèverait donc de l’art lyrique? C’est la réflexion que je me faisais, tout en appuyant fort sur le chiffon, en ce dimanche idéal où Callas s’époumonait à qui mieux mieux.
Ne manquait que le champagne.

vendredi 14 septembre 2012

À quand le retour de la fraise espagnole?


 
Pourquoi j’aime Amélie Nothomb? Parce qu’elle est la seule, à ma connaissance, à écrire des phrases impossibles, improbables, impayables, des phrases que personne d’autre qu’elle ne peut écrire, parce que c’est cela, justement, écrire, c’est s’approprier le langage, le réinventer, comme si vous étiez le seul à pouvoir le faire, comme si vous étiez le premier. Nothomb, c’est ça : une langue, un style, une manière bien à elle, et puis ce petit je-ne-sais-quoi de fallacieux dans le propos, sa marque de commerce, qui nous la fait aimer ou détester, c’est selon :
« Le trafic des indulgences a soulagé bien des problèmes digestifs. » (p.28)
« J’ai une passion théologique pour les œufs. » (p.32)
« L’inventeur du champagne rosé a réussi le contraire de la quête des alchimistes : il a transformé l’or en grenadine. » (p.59)
« Je suis pour le retour de la fraise espagnole, il n’y a pas plus seyant. » (p.84)
« Mon ambition était de devenir un œuf. » (p.89)
« Vous ressemblez à une asperge. Vous êtes longue et mince, votre parfum n’en évoque aucun autre, et rien sur terre n’égale l’excellence de votre tête. » (p.106)
« … véritable pyrotechnie d’organdi. » (p.84)
« … apicultrice intergalactique. » (p.166)
Humour belge? Poésie surréaliste? Qui peut se vanter d’en faire autant?
Amélie est à la métaphysique absurde ce que Jean de la Croix est au mysticisme chrétien : la même folie grandiloquente, la même exaltation délirante.
Mythomanie perverse, rodomontade de mauvais goût diront ses détracteurs.
Dans Barbe bleue[1], le dernier opus de madame Nothomb, le génie frôle Amélie. Encore une fois.
À quand le retour de la fraise espagnole?



[1] Amélie NOTHOMB, Barbe bleue, Paris, Albin Michel, 2012.

dimanche 9 septembre 2012

Sniffer de la colle à faux cils


Les funérailles d'Atala, 1808
Anne-Louis Girodet (1767-1824)
Le ciel s’obscurcit, le vent se lève, dans le vague amer des passions mortes dans l’œuf et dans un atermoiement de moi-même qui frôle l’hystérie, j’assiste, impuissant, presque indifférent, à la mort de l’été.
En attendant l’orage, je flirte avec Chateaubriand : « Levez-vous vite, orages désirés… ». J’’entends Baudelaire, la voix rauque, l’œil fou, le sourire malade : « Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle. » J’attends qu’il pleuve pour savoir si je suis encore capable de pleurer.
Comme une envie soudaine, impérative, inexpliquée et absurde de peler des pommes de terre pour rien avec un perroquet vert sur l’épaule qui me sifflerait à l’oreille une chanson triste d’Alice Robi.
L’envie de faire une sieste de cent ans avec la Belle au bois dormant, de ne plus écrire, jamais, une envie d’allégeance totale au désespoir.
L’envie de dessiner une maison avec une porte et une fenêtre au-dessus, un soleil pâle à droite, et un pendu à l’intérieur.
L’envie de relire à genoux Confessions d’une religieuse de Sœur Emmanuelle, d’acheter un poisson rouge, une roulotte (?), de faire exploser le barbecue, de creuser la terre pour y dénicher des vers, une envie de tintamarre comme de jouer de la casserole en pleine nuit.
Une envie urgente de me confesser à Annie Ernaux, une envie sauvage de romantisme débridé : embrasser à pleine bouche le voisin d’à côté qui me salue tous les matins vers 6 heures, si beau avec sa barbe de trois jours.
Une envie de tricoter des « pattes » de bébé, de faire semblant de lire À la recherche du temps perdu, une envie de prendre le voile, l’envie de faire brûler un poulet par exprès, de renverser de la mélasse sur le tapis blanc de la chambre de ma tante Gertrude, l’envie de relire à la suite tous les romans d’Amélie Nothomb les yeux fermés, l’envie d’aller fleurir la tombe de Gaston Miron, l’envie folle d’un éléphanteau comme animal de compagnie, l’envie d’écouter en boucle « Breathe » de Pink Floyd, comme une envie de me rallier à l’idée que le Québec ne deviendra jamais un pays, l’envie de me faire tatouer un petit bonhomme Pillsbury sur le torse, de crever des pneus au hasard dans la rue, de me « moucher dans les étoiles », de sniffer de la colle à faux cils…
Oui, beaucoup de mal à l’idée qu’il faille déjà enterrer l’été.

jeudi 21 juin 2012

Manger des hosties trempées dans du vin de messe


L'art presque perdu de ne rien faire, 2011
Dany Laferrière
J’ai le goût de ne rien faire, et, comme c’est souvent le cas chez moi lorsque je ne fais rien ou quand je n’ai plus rien à faire, j’écris. Écrire me donne le goût de ne rien faire encore plus, de procrastiner à longueur et à langueur de jour dans la poésie, cette béatitude, dans cet état de grâce qui nous fait croire, parfois, que l’on a du génie.
Le goût de ne rien faire, parfaitement, comme ceux qui lisent du matin au soir des livres trop volumineux qu’ils n’achèveront probablement jamais; ne rien faire, rien, comme ceux qui boivent pour s’oublier, pour oublier, ou pour oublier qu’ils existent, comme ceux qui font des puzzles ou des mots croisés toute la journée en buvant du café froid et qui ne font jamais leur lit avant cinq heures de l’après-midi.
J’ai le goût de ne rien faire, le goût d’enfiler des macaronis coupés sur un fil pour en faire des colliers, le goût de jouer aux poches avec mon père au chalet de ma grand-mère, par un dimanche ensoleillé, chaud et humide, tout en écoutant s’égosiller à perdre haleine les chardonnerets tellement intenses dans leur petite robe soleil; le goût de construire une cabane d’oiseaux en bâtons de Popsicle, qu’aucun oiseau, je sais, jamais, ne visitera; le goût de ne rien faire, de laver un « char » choisi au hasard dans la rue, pour le plaisir de jouer dans l’eau, le goût de me faire tremper les pieds dans de l’eau tiède et salée, jusqu’à ce que je m’endorme, ce goût-là, « que j’ai, que j’ai », de me rafraîchir.
Ne rien faire. M’acheter une petite souris blanche — que j’appellerais justement Blanche —, et la regarder s’étourdir dans sa roue, la folle, courir après quelque chimère de souris (peut-on vraiment savoir ce qui se passe dans le cerveau d’une souris?), jusqu’à l’épuisement, jusqu’à l’extase mystique, jusqu’à sa complète dissolution dans le non-être, dans le nirvana blanc des souris blanches à pattes roses.
Ne rien faire, ou alors faire du vélo tout nu (ou en jupe) pour mieux sentir la caresse du vent sur mes cuisses, ou tirer la chasse d’eau cinq fois de suite pour rien, pour le plaisir tout simple d’entendre l’eau couler, le goût de rester assis jusqu’à ce que je sente mes ongles s’allonger, le goût de rien, de dire aux gens ce qu’ils veulent bien entendre, le goût d’écouter Chopin en regardant valser mes fougères dans la lumière et le vent. Tout cela, en vrac, en ce premier jour de canicule.
Le goût d’écrire des phrases à la syntaxe impossible, des phrases qui ne tiennent pas la rampe, des phrases à quatre pattes à dormir debout, le goût de peindre un « Carré blanc sur fond blanc » sur une toile de 5 m X 7 m, le goût de fixer les points noirs d’une coccinelle jusqu’à l’éblouissement, jusqu’à la révélation, jusqu’à ce que je lévite. Oui.
Ne rien faire, comme manger des hosties trempées dans du vin de messe, en sapant (ce goût-là, absurde et irrationnel), et lire un poème de Denis Vanier choisi au hasard.

jeudi 14 juin 2012

J'apprends par coeur le nom des fougères


Ocelles de lumière, Espagne, 2006
Crédit photo: André Lebeau
J’apprends par cœur le nom latin des fougères, pour rien, pour le plaisir, pour les aimer encore davantage, pour leur beauté sauvage, naturelle, gracile : matteucia struthiopteris, adiantum pedatum, dryopteris filix-mas, polystichum acrostichoides, osmunda regalis spectabilis, athyrium nipponicum pictum. On dirait d’anciennes formules magiques tirées du grimoire d’un alchimiste fou.

Les fougères sont à la forêt ce que les vitraux sont aux églises : des dentelles de lumière. Elles protègent les amours des elfes. Dans la tiédeur du matin, tranquilles, à l’ombre, elles prient en silence. D’un feu pâle et tiède, elles allument la forêt.
Matteucia struthiopteris, adiantum pedatum, dryopteris filix-mas. J’apprends par cœur le nom des fougères, pour rien, pour mon plus grand bonheur, pour rendre hommage aux divinités visibles et invisibles qui hantent la forêt de mes jours.

mercredi 13 juin 2012

Dark side of the moon


Le Jardin des délices, (panneau central), 1503-1504
Jérôme Bosch (v. 1450-1516)
Je suis comme un flamant rose qui volerait à l’envers, la tête en bas, un Jonathan Livingston du suicide, une hirondelle kamikaze, un héron bleu de désespoir, le plus noir des poèmes de Baudelaire. Je suis aussi triste que Colin dans L’Écume des jours après la mort de Chloé.
Je pense à mon frère qui aimait tant les chiens, le printemps, le champagne et le saumon fumé.
Je revois ma perruche (se posant une dernière fois sur mon épaule pour me dire « je t’aime », avant de tomber raide morte sur le carrelage de la cuisine).
Diane Dufresne qui chante « L’été n’aura qu’un jour »; le macaroni à la viande, au fromage et à l’amour que ma mère nous concoctait le samedi, si réconfortant; la vénération obsessionnelle de mon oncle alcoolique pour Édith Piaf; la fierté de ma petite-nièce Coco, posant dans son tutu rose et son collant blanc, trop fière, trop belle : comment m’en remettre?
Le Cri  de Munch; ma sœur caressant les doigts jaunes de son mari sur son lit de mort; le bleu de mes hortensias plus bleus qu’un ciel de mai; ma chatte Annie, le ventre ouvert, venue me faire ses derniers adieux sur le pas de ma porte : comment oublier?
Le goût âcre du café noir et la première cigarette du matin après une nuit de beuverie; le suicide de mon ami d’enfance le jour de ses trente ans dans le garage de ses parents; « Le Mal de vivre » de Barbara, un jour de pluie; en octobre; Manuscrits de Pauline Archange, de Marie-Claire Blais : je ne pourrai jamais quitter ce monde sans pleurs.
Je regarde le ciel en pensant au jour où je rejoindrai Baudelaire dans un quelconque paradis, artificiel ou non. Très  « dark side of the moon », je regarde défiler les nuages depuis plus d’une heure.
Je mourrai pour avoir trop aimé le soleil, et l’accordéon.

mardi 12 juin 2012

On fait des romans avec presque rien


Mrs Dalloway, 1925
Virginia Woolf (1882-1941)
« Mrs Dalloway dit qu’elle se chargerait d’acheter les fleurs[1]. » Tout est là, tout est dit : acheter des fleurs, voilà.
On fait des romans avec presque rien, c’est comme ça, peut-être pour se donner l’illusion que la vie, sa vie, vaut la peine d’être vécue, ou pour chasser l’ennui, tout simplement. Dans la vie, comme dans les romans, il faut des fleurs, beaucoup.

Chacun vient au monde avec une phrase, sa phrase, une phrase à soi, et nous ne disposons pas assez de toute une vie pour pouvoir l’écrire, cette phrase, celle qui pourrait nous faire croire que notre vie n’aura pas été vaine, cette même phrase qui, à notre mort, donnera tout son sens à notre existence.

« Mrs Dalloway dit qu’elle se chargerait d’acheter les fleurs. » C’est avec des phrases qu’on fait des romans. Le drame de Virginia Woolf est peut-être d’avoir trop aimé les fleurs, et les phrases qui viennent avec. On ne peut pas ne pas aimer les fleurs et prétendre aimer la vie.On peut aussi mourir à cause des fleurs.

Il faut beaucoup aimer pour pouvoir écrire des romans. Comme Mrs Dalloway. Ou comme Virginia Woolf, qui aimait trop les fleurs, et les phrases.

Chaque fois que j’achète des fleurs, Mrs Dalloway me donne le bras.




[1]Virginia WOOLF, Mrs Dalloway, 1925: « Mrs Dalloway said she would buy the flowers herself. »

jeudi 15 mars 2012

Plumer des poignées de porte?

« Le réel me donne de l’asthme. » (E.M Cioran)

Melencolia I, 1514
Albrecht Dürer (1471-1528)
Convaincre un oignon, tapisser un ogre, cadenasser du vert, alphabétiser des tulipes, hypnotiser des crabes, caraméliser un astronaute, cacheter une baleine, héler un œuf, frire des scapulaires, effeuiller le dinosaure, paraphraser l’atome, fêler du lait, tricoter de la cire, dilater une pierre, endetter un orignal, épouiller une pelle, allumer du pus, plumer des poignées de porte? Il y a tant à faire! Je me demande par quoi commencer.

Les gens qui s’ennuient, vraiment, je ne comprends pas.

La poésie est le remède à tous les maux.

mercredi 14 mars 2012

Rouges les cerises

Cerises, fraises et groseilles à maquereau, 1630
Louise Moillon (1610-1696)
L’image en boucle, dans ma tête, d’un jeune garçon cueillant des cerises. Ce rouge-là, le soleil trop fort, et le goût acidulé des fruits sur ma langue. J’ai six ans. Une image d’Épinal.

Ce tableau-là, que j’écris : rouges les cerises, la lumière de juillet, et le chat tapi dans l’ombre, que personne ne voit.

Ce mémorial de l’été, blanc.

Je ne sais plus si j’écris ou si je dessine.

Je cherche la couleur pure des mots, cette morsure-là.

jeudi 23 février 2012

L'année même où Borduas achevait L'Étoile noire


L'Étoile noire, 1957
Paul-Émile Borduas (1905-1960)
J’ai toujours vu la vie en couleurs. J’ai toujours poursuivi des chimères. Je suis un entêté de la vie.

Enfant, je dessinais la pluie, je cherchais la couleur exacte du vent, j’arrosais même les cailloux dans l’espoir de les voir fleurir! J’étais un idéaliste. Quand on ne sait pas encore nommer le monde, toutes les fleurs sont bleues, tous les nuages sont roses.

Plus tard, j’ai compris que les mots aussi généraient leur propre lumière, qu’ils brillaient de leur propre éclat, qu’ils irradiaient même! Quand j’écrivais, j’avais l’impression de pétrir la matière, j’entrevoyais des lumières nouvelles, j’accédais à un monde surnaturel. Je n’écrivais pas, je dessinais avec les mots!

Aujourd’hui, je n’écris plus que « par déception du monde » (sic) : parce que les lilas ne fleurissent pas douze mois par année, parce que les chats sont trop beaux, parce que je ne mettrai jamais les pieds sur la lune, parce que la candeur débouche toujours sur la mélancolie. De l’entêtement pur et simple. De l’acharnement esthétique.

J’aime à penser que je suis né l’année même où Borduas achevait L’Étoile noire. J’aime à croire, aussi, qu’il signait là, trois ans avant sa mort, son chant du cygne.

Je suis un peintre qui écrit, les roses noires, les roses blanches de la vie.

jeudi 16 février 2012

Repasser dix fois la même chemise

Marilyn, 1964
Andy Warhol (1928-1989)
« Aucune volupté ne surpasse celle qu’on éprouve à l’idée qu’on aurait pu se maintenir dans un état de pure possibilité. » (E. M. Cioran)

C’est une de ces journées tristes et grises de février comme cela n’est pas permis, une journée de pluie sans pluie. C’est une de ces journées noires, perdues d’avance, une de ces journées pendant lesquelles, quoi que vous fassiez, vous en avez la certitude, IL N’ARRIVERA RIEN! Sans trop savoir pourquoi, vous pensez à Marilyn.

C’est Le Mal de vivre de Barbara ou, pire, le Précis de décomposition de Cioran : une lumière noire embrouille les circuits de votre cerveau. Vous pourriez, par exemple, casser des verres par exprès toute la journée, faire marcher l’aspirateur pour rien, repasser dix fois la même chemise, qu’importe le prétexte, il vous faut tenir le coup, ABSOLUMENT, jusqu’au soir.

Et pourtant, c’est cela même, cette certitude qu’il n’arrivera rien, qu’il ne peut rien VOUS arriver, qui vous sauve du pire. Dans la perspective même que rien ne pourrait advenir, vous découvrez tous les possibles du non-advenu, les potentialités d’une inespérée et salvatrice latence; du coup, votre apathie morbide et votre mal de vivre s’éclipsent, se volatilisent. Vous récrirez l’histoire à l’encre rose, s’il le faut. Et Marilyn pourra, à nouveau, sourire.

Il faut imaginer Marilyn heureuse, ABSOLUMENT!

Alors, vous sortez votre plus belle chemise, et vous la repassez, avec le plus grand soin.


mardi 7 février 2012

Le spasme de givre

Nelligan n'était pas fou, 1986
Bernard Courteau
Ce pourrait être une forme de désespoir, quelque chose comme un spasme de l’âme contre lequel vous ne pouvez rien, une secousse de tout votre être aussi violente que spontanée qui fait que vous regardez le monde comme vous ne l’avez jamais vu auparavant, comme si vous le voyiez pour la dernière fois, ce monde qui vous est tout à coup totalement étranger. Vous réalisez pour la première fois que le désespoir est une forme de poésie. Et ce spasme, vous décidez de le traduire en poème.

Il neige beaucoup ce soir-là. Et plus il neige, plus vous vous enlisez dans le désespoir, dans ce romantisme noir qui hante vos nuits depuis que vous avez découvert Rodenbach, Verlaine, Baudelaire, ces poètes qui vous ressemblent comme un frère.

Le cœur noir, vous étouffez; vous courez à la fenêtre qui donne sur un grand jardin public. Comme un enfant qui s’ennuie, vous vous amusez à faire fondre le givre qui recouvre la surface du verre, d’abord avec votre doigt, puis avec votre haleine. Vous esquissez maladroitement un cœur, un cœur noir, un cœur de glace. Vous gravez dans le givre ce mal de vivre en un long spasme, un spasme de givre qui vous délivre enfin. Et vous pleurez longtemps, le front à la fenêtre, jusqu’à ne plus sentir votre douleur, jusqu’à ce que votre mal de vivre et le givre ne fassent plus qu’un, et que disparaissent, un à un, les mots que vous aviez gravés dans la glace :

« Ah! comme la neige a neigé!
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah! comme la neige a neigé!
Qu'est-ce que le spasme de vivre
À la douleur que j'ai, que j'ai! »

Vous décidez que vous n’écrirez plus désormais que des poèmes transparents.


mercredi 25 janvier 2012

Comme un grand coup de gong qui sonnerait le printemps

La Joconde, 1503-1506
Léonard de Vinci (1452-1519)
Vous êtes dans l’attente, dans l’attente de quelque chose, d’un événement, vous ne savez trop quoi au juste, peut-être un appel, une lettre, une visite impromptue, quelque chose ou quelqu’un qui agirait comme un catalyseur, vous apportant la Grande Révélation de votre existence, une joie comme vous n’en avez jamais connu auparavant.

Votre cœur bat la chamade, vous trépignez d’impatience, vous n’arrivez plus à vous concentrer, c’est comme mille soleils en vous, vous n’osez même pas lever la tête au ciel de peur qu’une étoile vous ravisse, vous et votre trop-plein de lumière.

Votre esprit et votre corps ne font plus qu’un, dans cet état d’apesanteur qui vous donne un peu le vertige et qui dessine sur vos lèvres ce drôle de sourire lorsque vous méditez. La vacuité, c’est cela précisément que vous ressentez, comme si le sol se dérobait sous vos pieds, mais tout en douceur, progressivement, de telle sorte que c’est à peine si vous prenez conscience du phénomène.

Les mots s’effacent de votre mémoire un à un, lentement, puis les images, ensuite les sons, les bruits environnants. Vous n’avez jamais ressenti une telle paix, sauf lorsque vous êtes absorbé dans une lecture ou par un travail qui exige beaucoup de concentration et de précision, comme l’écriture, ou quand vous cuisinez, par exemple, ou que vous observez un oiseau jusqu’à ce que vos pulsations cardiaques se confondent avec les siennes.

Au-dedans de vous, c’est comme un grand coup de gong qui sonnerait le printemps.

Et vous demeurez longtemps dans cet état, entre béatitude et hébétement, à respirer les lilas à pleine brassée, trois mois à l’avance.

vendredi 6 janvier 2012

Une ballerine de coffre à bijoux

Les poissons rouges, 1912
Henri Matisse (1869-1954)
Pendant toute mon enfance, il me semble que je n’ai fait que tourner en rond, comme Max, le chien du voisin, enchaîné à un poteau, tournoyant inlassablement du matin au soir, comme si toute son existence se ramenait à un cercle dont le rayon ne dépassait pas deux mètres. Par compassion, je comptais les tours avec lui. Secrètement, je rêvais de rompre sa chaîne, mais si je craignais le chien, je redoutais encore davantage le maître.
Ce n’était pas de l’ennui ni de l’apathie, mais plutôt une absence totale au monde, à mon entourage, un peu comme si j’avais été le dernier enfant du monde, l’unique survivant d’une catastrophe planétaire qui faisait que je ne reconnaissais plus le monde que j’avais connu auparavant. Quelque chose ou quelqu’un m’empêchait de parler, je ne saurais trop dire, je ne comprenais pas, je n’étais pas , tout simplement.
Des heures en conversation silencieuse avec mon poisson rouge, ou assis en tailleur à compter des cailloux, à regarder la pluie tomber, à dormir debout à toute heure du jour, à fixer le vide jusqu’au vertige, comme si j’attendais quelque chose, une révélation, un signe qui ne venait jamais. J’étais déjà, sans le savoir, sans bien pouvoir comprendre le phénomène ni même me l’expliquer, un contemplatif.
Toute mon enfance contenue dans cette seule image : un coffre à bijoux que j’ouvre et que je referme à loisir, pour n’y découvrir, au fond, que l’image de ma propre condition : une ballerine qui tournoie, inlassablement, vertigineusement, jusqu’à l’anéantissement total de son être.
Et tandis que les accords métalliques de la boîte à musique faisaient naître en moi des images nouvelles, si belles et si troublantes à la fois que je croyais ne jamais pouvoir m’en remettre, à mon insu, j’écrivais mes premiers poèmes, pour une ballerine au tutu froissé et pour un chien à moitié fou.
J’ai la certitude d’avoir été, dans une vie antérieure, une ballerine de coffre à bijoux
« …dont l'unique soin était d'approfondir
Le secret douloureux qui me faisait languir*».


*BAUDELAIRE, Charles, « La vie antérieure », Les Fleurs du Mal, 1857.

jeudi 5 janvier 2012

La main qui pense

Edward aux mains d'argent, 1991
Tim Burton
Quand l’envie d’écrire me prend, c’est que la main me démange trop. Rien ne sert de lutter, de remettre à plus tard, de faire la sourde oreille, impossible d’ignorer l’injonction : je rends les armes et j’obtempère.

On pourrait croire que la main n’obéit qu’à l’influx du cerveau, que c’est lui le seul maître à bord, que c’est l’esprit qui commande, qui décide de nos pensées, que la main n’est que le véhicule par lequel nos idées prennent forme, qu’elles se concrétisent en quelque sorte. Rien de plus faux! Quand je lis À la recherche du temps perdu, quand j’admire Le Baiser, quand j’écoute les Variations Goldberg, force m’est d’admettre que Proust, Rodin, Bach pensaient davantage avec leurs mains qu’avec leur tête! C’est comme si la main, dans leur cas, était dotée de son propre cerveau!

On sous-estime la valeur et le pouvoir réels de la main dans le processus créateur : que seraient la pensée, la création au sens large, l’art sous toutes ses formes, sans le concours et l’appui inconditionnel de la main? Comment Dieu, manchot, aurait-il pu créer le monde, façonner Adam à son image, fleurir le paradis terrestre?

Nul doute, c’est bien la main qui distingue l’homme de la bête. Personne ne peut contester cette vérité. Pour moi, écrire, de plus en plus, consiste tout simplement à laisser vagabonder ma main là où elle veut bien me mener, comme Proust, comme Rodin, comme Bach me l'enseignent. Je leur fais entièrement confiance. Fini l’angoisse devant la page blanche : on n’a qu’à se persuader que c’est la main qui pense à notre place.

jeudi 22 décembre 2011

Une question d'os

Proust, la cuisine retrouveé, 1991
Anne Borrel
Ce matin, au réveil, je tombe sur ces mots griffonnés la veille au dos d’une facture d’épicerie : « La soupe à l’os du samedi de ma mère est un problème insoluble. » Je sais bien que cette phrase est impossible, maladroite, syntaxiquement et sémantiquement incorrecte. J’ai beau la retourner dans tous les sens, rien n’y fait : je reviens toujours à la première formule. « La soupe du samedi à l’os de ma mère… » me paraît tout aussi équivoque que « la soupe à l’os de ma mère du samedi… ». On le voit clairement : le problème est une question d’os.

J’aurais pu me contenter d’écrire : « la soupe à l’os », « la soupe du samedi », « la soupe de ma mère… ». Pris isolément, chacun de ces éléments pourrait constituer le début d’une phrase autonome. Mais j’aurais l’impression de travestir la réalité, de trahir ma mère, car ce dont il est question, ici, ne relève pas de la gastronomie à proprement parler. C’est de LA SOUPE À L’OS DU SAMEDI DE MA MÈRE dont je veux parler, pas de la soupe en général!

C’était une soupe réconfortante, riche en vitamines et en minéraux, fumante, une soupe qui réchauffait à la fois et le corps et le cœur, une soupe d’hiver, constituée essentiellement d’un bouillon de bœuf maison, de poireaux, de feuilles de céleri, de carottes, de navets et de tomates. C’est la soupe que ma mère nous concoctait tous les samedis, de la fin octobre jusqu’au début mars.

Pendant des années, j’ai cru, à tort, que le secret de la soupe de ma mère, la soupe à l’os du samedi, résidait exclusivement dans la quantité et la qualité des os. Puis, un jour, j’ai compris que ce n’était ni la préparation ni le choix des ingrédients qui conféraient à cette soupe son goût si unique, mais bien plutôt tous les souvenirs qui s’y rattachaient.

C’est en lisant Proust, bien des années après, que j’ai compris que la soupe que ma mère préparait de manière si attentionnée le samedi, cette soupe à l’os, relevait davantage du phénomène de la mémoire involontaire que du goût de la soupe proprement dit, que cette soupe, pour être vraiment appréciée, ne pouvait être servie que le samedi, de préférence à midi, en plein cœur de l’hiver, à une tablée d’enfants aussi affamés que turbulents.

Ainsi, aujourd’hui, je puis écrire, en toute légitimité : « La soupe à l’os du samedi de ma mère est une phrase syntaxiquement française » : c’est Le Temps retrouvé, dans toute sa quintessence.

vendredi 16 décembre 2011

Le genre de fille à embrasser les coquillages avant de les remettre à l'eau

La Grande Guerre, 1964
René Magritte (1898-1967)
C’est le genre de fille à embrasser les coquillages avant de les remettre à l’eau. Parce que cela, sans doute, lui rappelle son enfance, sa grand-mère, on ne sait pas. Peut-être au fond n’est-ce qu’une façon d’honorer la mémoire des poètes qui écrivent de si belles choses sur la mer, le vent, les étoiles, les oiseaux, mais parfois aussi des choses bien étranges, plus graves. C’est le genre de marraine qu’il aurait fallu à Baudelaire.

Le genre à ne jamais se remettre totalement de la beauté, de L’Écume des jours, de L’avalée des avalés, qui pleure encore la mort de son premier poisson rouge, qui dessine des étoiles de mer sur les gâteaux d’anniversaire, qui traque la beauté jusque dans la rougeur des tomates.

C’est le genre de fille à qui l’on écrit des poèmes, des romans, des chansons. Que l’on s’appelle Baudelaire ou Ronsard, Boris Vian ou Réjean Ducharme, Jacques Brel ou Jean-Pierre Ferland.

C’est le genre de fille qui, le moment venu, on le sait, fermera les yeux de sa grand-mère, cueillant une à une toutes les roses de sa vie.

C’est le genre de fille à qui l’on chante : « Écoute pas ça, tu vas mouiller ta robe », le genre de fille à qui je pense quand je pense à Marie.


Le genre de fille à embrasser les coquillages avant de les remettre à l'eau

C’est le genre de fille à embrasser les coquillages avant de les remettre à l’eau. Parce que cela, sans doute, lui rappelle son enfance, sa grand-mère, on ne sait pas. Peut-être au fond n’est-ce qu’une façon d’honorer la mémoire des poètes qui écrivent de si belles choses sur la mer, le vent, les étoiles, les oiseaux, mais parfois aussi des choses bien étranges, plus graves. C’est le genre de marraine qu’il aurait fallu à Baudelaire.

Le genre à ne jamais se remettre totalement de la beauté, de L’Écume des jours, de L’avalée des avalés, qui pleure encore la mort de son premier poisson rouge, qui dessine des étoiles de mer sur les gâteaux d’anniversaire, qui traque la beauté jusque dans la rougeur des tomates.

C’est le genre de fille à qui l’on écrit des poèmes, des romans, des chansons. Que l’on s’appelle Baudelaire ou Ronsard, Boris Vian ou Réjean Ducharme, Jacques Brel ou Jean-Pierre Ferland.

C’est le genre de fille qui, le moment venu, on le sait, fermera les yeux de sa grand-mère, cueillant une à une toutes les roses de sa vie.

C’est le genre de fille à qui l’on chante : « Écoute pas ça, tu vas mouiller ta robe », le genre de fille à qui je pense quand je pense à Marie.

Le genre de fille à embrasser les coquillages avant de les remettre à l'eau

C’est le genre de fille à embrasser les coquillages avant de les remettre à l’eau. Parce que cela, sans doute, lui rappelle son enfance, sa grand-mère, on ne sait pas. Peut-être au fond n’est-ce qu’une façon d’honorer la mémoire des poètes qui écrivent de si belles choses sur la mer, le vent, les étoiles, les oiseaux, mais parfois aussi des choses bien étranges, plus graves. C’est le genre de marraine qu’il aurait fallu à Baudelaire.

Le genre à ne jamais se remettre totalement de la beauté, de L’Écume des jours, de L’avalée des avalés, qui pleure encore la mort de son premier poisson rouge, qui dessine des étoiles de mer sur les gâteaux d’anniversaire, qui traque la beauté jusque dans la rougeur des tomates.

C’est le genre de fille à qui l’on écrit des poèmes, des romans, des chansons. Que l’on s’appelle Baudelaire ou Ronsard, Boris Vian ou Réjean Ducharme, Jacques Brel ou Jean-Pierre Ferland.

C’est le genre de fille qui, le moment venu, on le sait, fermera les yeux de sa grand-mère, cueillant une à une toutes les roses de sa vie.

C’est le genre de fille à qui l’on chante : « Écoute pas ça, tu vas mouiller ta robe », le genre de fille à qui je pense quand je pense à Marie.

dimanche 4 décembre 2011

Cela même qui ressemble à un sourire mais qui n'en est pas vraiment un

La Nuit des princes charmants, 1995
Michel Tremblay
Ce peut être la couleur des yeux, le timbre de la voix, la démarche, cela même qui ressemble à un sourire mais qui n’en est pas vraiment un. Dans tous les cas, impossible de lui résister; déjà, pour vous, il est trop tard : vous avez souri, vous êtes désormais sous son emprise, complètement désarmé. Vous n’arrivez plus à faire la part des choses.

Vous entrez alors dans d’étranges spéculations pour essayer de comprendre ce sourire-là qui n’en est pas vraiment un. Vous balancez : 50% de peur, 50% de témérité? 75% d’inconscience, 25% d’extra lucidité? Vous concluez : 90% de mystère, 10% de timidité.

Vous essayez de vous persuader, comme les poètes, que c’est dans leurs yeux, toujours, que les humains sont à leur mieux, et que le sourire, avant que d’aller mourir sur les lèvres, passe d’abord par les yeux. Vous êtes sur une piste.

Ce magnétisme, justement, que vous n’arrivez pas à expliquer, cela même qui tout à l’heure ressemblait tant à un sourire mais qui n’en était pas vraiment un et auquel, à votre tour, presque à votre insu, vous avez répondu, aujourd’hui, il semblerait que vous l’ayez enfin compris : charmer, c’est toujours plus ou moins forcer l’autre à sourire.

Si vous étiez poète, vous diriez que le charme est un parfum que les yeux seuls savent reconnaître; si vous étiez Michel Tremblay, vous écririez La Nuit des princes charmants.


mardi 29 novembre 2011

Pas encore cinq heures en novembre

Love Story, 1970
Arthur Hiller
C’est l’heure bleue, pas encore cinq heures en novembre. Le ciel est « bas et lourd »; j’ai l’impression étrange que Baudelaire m’épie, qu’il veut me refiler son spleen. Ce pourrait être le début de quelque chose, un poème par exemple, un roman, un film.

Sur la rue, une femme me sourit, et je ne saurais décrire ce qui se passe alors en moi. Le sourire de l’étrangère me bouleverse, me chavire complètement. Je passe mon chemin sans lui rendre la pareille, et je m’en veux, longtemps, longtemps après, sans trop bien me l’expliquer encore.

Dans un film, à ce moment-là, le réalisateur aurait tenu à ce qu’il neige. L’amour naissant, quand il neige, est toujours un présage de bonheur. Pour la trame sonore, « Perhaps Love », de John Denver, en duo avec Plácido Domingo : « Perhaps love is like a resting place/ A shelter from the storm.. .»

Cette chanson me ramène 20 ans en arrière : il est cinq heures moins cinq, j’ai rendez-vous avec Serge, il neige à plein ciel, je cours comme un fou, comme madame Bovary à travers champs, il neige à plein ciel, c’est novembre, j’ai peur d’arriver en retard, et il neige de plus belle, il neige, il neige…

La neige avait exactement la couleur de ses yeux. Ce pourrait être aussi le titre du film.


dimanche 27 novembre 2011

La bibliophilie est une maladie incurable

Hommage à Pierre Dostie, 2011
Photo: Denis Payette
Tous les jours, je prends mon pied; je le prends où je veux et quand je veux. Dans la chambre, dans la cuisine ou au salon, dans ma baignoire ou même au parc, dans le métro, dans l’autobus, chez ma mère, au supermarché, dans le cabinet de mon médecin. Qu’importe l’endroit ou l’heure, ma passion l’emporte toujours sur la raison. Je n’aurai vécu que pour elle : je suis un bibliophile boulimique.

Pour me convaincre que je ne suis pas seul, je me rends parfois dans une bibliothèque, lieu de prédilection pour les aficionados dans mon genre qui savent que là, en toute quiétude et sans honte, ils pourront s’adonner et se donner tout entier à leur vice, à ce plaisir solitaire que l’on appelle aussi la lecture.

Comme tout lecteur qui se respecte, je suis à la fois voyeur et exhibitionniste. J’aime particulièrement être surpris en flagrant délit de lecture, cela flatte mon ego, c’est l’exhibitionniste en moi qui s’éveille : je sais que l’on m’observe, peut-être même m’envie-t-on, qui sait, et c’est sans doute ce qui me confère ce sourire si étrange, mélange d’attraction et de répulsion, que l’on confond parfois avec le charme, et que certains osent encore appeler la beauté du diable.

Observer un lecteur à la dérobée me procure une joie indicible : « Dis-moi que tu lis Proust et je t’embrasserai à bouche que veux-tu. » D’abord, ne pas se faire prendre, y aller de façon intermittente; on vise à côté, une fois sur deux, on fait semblant de regarder ailleurs, le plafond par exemple, ça paraît toujours bien, on a l’air intelligent quand on regarde le plafond ; ensuite, au moment opportun, jeter un œil furtif sur le livre du lecteur, puis sur le lecteur lui-même. On sait que l’on est un voyeur aguerri quand on peut dire le titre du livre aussi bien que la couleur des yeux du lecteur que l’on épie sans vergogne depuis plus d’une heure!

La bibliophilie est une maladie incurable. L’amour aussi, sous toutes ses formes.


mardi 15 novembre 2011

Passer la serpillière entre deux chapitres de « Passion simple »


Hommage à Annie Ernaux, 2011
Photo: Denis Payette

Vous ne pouvez plus écrire que dans une maison propre. Vous ne savez plus exactement quand cela s’est produit. Vous en faites aujourd’hui, pour la première fois, le triste constat. Il semble que la réalité vous ait rattrapé. Vous êtes pris au piège de l’écriture : vous ne pouvez plus écrire que dans certaines conditions. Vous êtes devenu un écrivain caractériel.

Vous tournez en rond dans la maison depuis des heures. Vous hésitez entre le plumeau et le crayon, entre l’aspirateur et le dernier livre d’Annie Ernaux, entre l’osso buco que vous comptez servir ce soir et le « Stabat Mater » de Pergolèse que vous écoutez en boucle depuis ce matin. Vous hésitez de plus en plus entre le ménage et l’écriture, entre vos obligations et la création, entre la propreté et la fiction.

Vous rêvez d’écrire un texte qui vous permettrait de concilier votre impétueux et pathologique sens de l’ordre, votre obsession de la propreté, votre amour du devoir et vos aspirations littéraires. Vous pensez à Annie Ernaux qui semble avoir résolu le problème mieux que personne. Vous l’imaginez chez l’épicier, hésitant entre deux marques de lessive, ou chez elle, en train de passer la serpillière, entre deux chapitres de Passion simple, et vous vous réjouissez d’avance à l’idée de ce qu’elle écrira plus tard, dans son journal, ou ailleurs, nous prouvant une fois de plus que la réalité dépasse bien souvent la fiction.

Vous êtes sur le point d’écrire un texte. Vous accueillez la première phrase avec l’enthousiasme d’un jeune néophyte : « J’aime ces heures bénies de franche et bienfaisante fainéantise où l’on se complaît dans une réalité béate. » Vous savourez déjà votre triomphe : cette fois, vous avez été plus fort que la réalité; vous l’avez déjouée, en quelque sorte.

Par la suite, vous évoquerez ces jours bénis qui ne semblent jamais commencer, et qui ne commencent jamais réellement, ces heures élastiques où vous étirez le temps en avalant un quatrième café, le samedi matin, au lit, avec ce livre que vous n’arrivez pas à refermer, ces jours lumineux où la réalité est plus transcendante que mille bouddhas assis en tailleur respirant le soleil à pleins poumons, comme au premier matin du monde.

Puis, vous sortirez votre appareil photo et vous croquerez sur le vif le beau désordre de votre chambre à coucher, en vous disant que vous auriez tellement voulu avoir écrit L’usage de la photo.

dimanche 13 novembre 2011

Sauter à la corde en bas verts

Nu bleu aux bas verts, 1952
Henri Matisse (1869-1954)
Ce matin, en ouvrant le tiroir de mon chiffonnier, je choisis délibérément des « bas » verts. Après tout, ce n’est pas tous les jours dimanche. Rien de tel pour me remettre d’aplomb et partir du bon pied. De la couleur avant toute chose!

Le mot « chaussettes » serait plus approprié ici, j’en conviens, mais je ne me résigne pas à l’employer. J’écris « bas » en toute connaissance de cause, c’est plus simple, plus court, plus facile à prononcer, plus pratique et plus chaud aussi. Si je portais des chaussettes, il me semble que j’aurais toujours froid aux pieds!

Je ne saurais trop dire, mais les bas verts me donnent envie de sauter à la corde, comme cette jeune fille de la gouache découpée de Matisse : « Nu bleu aux bas verts ».

Sauter à la corde en bas verts, par un beau dimanche, la jupe au vent, en toute impunité, au beau milieu de la rue : une façon pour moi de rendre hommage à Matisse. L’art a toujours occupé une grande place dans ma vie. La folie aussi.

Chez moi, la joie de vivre est une maladie.


samedi 12 novembre 2011

La Banque du Temps à Perdre

Rue Marquette, été 2011
Photo: Denis Payette
Je choisis toujours avec le plus grand soin la couleur de mon bol à café au lait en fonction de mon humeur : BLANC : seulement le dimanche; BLEU : si je dois appeler ma mère; VERT : s’il fait plus de 25 degrés Celsius; JAUNE : les jours de pluie; ROUGE : pour chaque jour férié; ORANGE : les jours où je travaille.

J’ai toujours aimé perdre mon temps. L’autre jour, par exemple, je me suis amusé à compter, à genoux, toutes les lattes du plancher de la salle à manger. De même, chaque fois que je vois un attroupement de pigeons, de moineaux ou d’outardes, j’en fais le décompte exact. Mes petits pois, je les mange un à un. J’apprends par cœur des passages entiers des romans d’Amélie Nothomb. Et si je cherche un mot dans le dictionnaire, je me fais un devoir de lire toutes les entrées qui figurent sur la page. Je passe également des heures fort divertissantes à composer de fausses listes d’épicerie que j’allonge à l’infini. Tout ça, pour rien, pour savoir, pour tester les limites de ma patience. Pour moi, il ne s’agit pas de tuer le Temps, mais de le défier, tout simplement.

J’ai appris, au fil des ans, à perdre de plus en plus savamment mon temps et je ne souhaite plus aujourd’hui qu’une chose : le perdre de plus en plus efficacement. Tous les poètes vous le diront : « La poésie, c’est du temps volé au Temps. »

La poésie, c’est aussi prendre le temps de choisir la couleur de son bol à café au lait en fonction de ses humeurs du moment.

La poésie est ce qui confère au Temps sa véritable couleur.

Aujourd’hui, comme chaque semaine, je passerai à la Banque du Temps à Perdre. J’y déposerai un poème ou deux. Puis j’appellerai ma mère.



lundi 7 novembre 2011

J'aimerais faire apparaître des oiseaux

Lumière des oiseaux, 1992
Pierre Morency
J’aimerais faire apparaître des oiseaux, des milliers d’oiseaux, pour survivre à la grisaille de novembre, pour raviver la lumière du ciel, pour consoler les arbres. Pour chaque feuille qui tombe, c’est dix oiseaux qui disparaissent.

Les spéculations métaphysiques des poètes romantiques sur l’automne m’ont toujours agacé : le vent, la pluie, la chute des feuilles et le déclin progressif de la lumière ne conviennent pas à ma nature. Je suis insensible à la beauté de l’automne.

Je suis du côté des oiseaux, du côté de saint François d’Assise, du côté du chant, de l’envol, de l’innocence et de la Joie pure : je suis du côté de la lumière, la lumière des oiseaux.

Une armure d’oiseaux pour affronter l’hiver, voilà ce qu’il me faudrait pour me tenir au chaud jusqu’au printemps prochain, car c’est bien la lumière qui fait battre le cœur des oiseaux.

C’est décidé : cette année, je troquerai mon sapin de Noël contre un lilas en fleurs, avec comme seuls ornements des oiseaux vivants!


mardi 1 novembre 2011

La famille steak haché cru

Illustration pour Gargantua, 1851
Gustave Doré (1832-1883)
C’est l’été, celui qui vient de s’achever, l’été 2011, si beau, si chaud, si long. Du haut de mon balcon, j’assiste à la scène suivante :

C’est vendredi. Comme à son habitude, le père de Pascal et de Sandrine allume son barbecue. Il n’a même pas pris la peine de se changer. Il porte la cravate que ses enfants lui ont offerte pour la Fête des Pères.

D’un geste théâtral, il retrousse ses manches, dénoue sa cravate, s’essuie le front. Puis, sous le regard plein de convoitise de sa progéniture boulimique, le cuistot s’exécute : il plonge à deux mains dans la viande hachée crue qu’il façonne en énormes boulettes et qu’il aplatit ensuite du revers de la main avec force bruit.

Pascal et Sandrine le regardent faire, silencieux, admiratifs, la bouche grande ouverte : on dirait deux gros oisillons affamés quémandant leur pitance. C’est l’heure de la becquée : les petits avalent goulûment la portion de viande crue que leur présente leur père. Le cœur au bord des lèvres, j’observe cette bande de joyeux carnivores, et ces vers de Musset me reviennent en mémoire :

« Lorsque le pélican, lassé d'un long voyage,
Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,
Ses petits affamés courent sur le rivage
En le voyant au loin s'abattre sur les eaux.
Déjà, croyant saisir et partager leur proie,
Ils courent à leur père avec des cris de joie
En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux. »

Et, tandis que la famille steak haché cru s’empiffre de hamburgers tout dégoulinants de ketchup et de gras, le cœur dans mon assiette, je termine avec peine ma salade aux endives, aux pommes et aux noix.