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Je
manque de rose, c’est une forme d’anémie : une anémie de l’esprit, une
maladie de poète. À une autre époque, on appelait cela « le mal du siècle »,
une maladie de l’âme qui s’apparente à l’atonie. Les psychologues vous diront
que vous souffrez d’apragmatisme ; en fait, cela veut dire que vous êtes tout
simplement morose, c’est-à-dire en mal de rose.
En
général, la vie manque de rose. Je parle du rose, de la couleur, non de la
fleur ; je parle de l’absence de couleur, je parle du syndrome post-Saint-Valentin.
Je m’adresse aux suicidaires de février, en mal de rose, en manque de rose.
Je
dis à tous les névrosés de février de ne jamais perdre espoir, car le rose, il
arrive même qu’il finisse par pleuvoir ! Il ne s’agit pas de voir la vie
en rose : il s’agit tout simplement d’espérer
le rose, de l’attendre. C’est une erreur de penser que le vert est la couleur
de l’espérance ; c’est une erreur de croire que le blanc est le contraire
du noir. L’espoir est rose, c’est une vérité de La Palice.
Le
ciel devrait être rose, même quand il pleut ; c’est ce que je me dis quand
je pense à un ami qui m’appelle pour me dire qu’il veut mourir. Alors je me
mets à rêver à cette « pluie de roses » que nous annonce sainte
Thérèse de l’Enfant-Jésus, poète extatique du rose absolu. Certains jours, moi,
je voudrais y croire.
En
général, le monde m’ennuie : il manque de couleurs, de fleurs, de poètes,
et d’enfants assez fous pour croire que les roses, oui, elles peuvent pleuvoir!
|
Écrire, ce n'est pas penser, c'est regarder. Quand quelqu'un me demande : « Qu'est-ce que vous écrivez? », je réponds : « Des phrases, avec beaucoup de virgules. » L'écriture, je n'ai rien trouvé de mieux à ce jour pour garder les deux pieds sur terre.
jeudi 27 février 2014
Je manque de rose
dimanche 22 septembre 2013
Je ne communie plus que par les yeux
![]() |
Le soleil, 2006
Dale Chihuly
Crédit photo: André Lebeau
|
Si
je ne devais prier qu’un seul dieu, ce serait Apollon, ou alors Dionysos :
le beau ou l’ivresse. Je ne conçois pas l’un sans l’autre.
Est
beau ce qui est propre à nous ravir :
tout ce qui nous élève, littéralement — j’allais écrire « tout ce qui nous
enlève »—, nous rapproche des dieux. Tout ce qui est beau m’enivre. : une
cathédrale gothique aussi bien qu’une pivoine.
Même
la beauté qu’on n’atteindra jamais, comme celle de Jacques Brel dans « La Quête
», ou celle, plus désespérée encore, d’Icare dans son ascension folle vers le
Soleil; la beauté silencieuse du cosmos qui donnait des frayeurs à Pascal; la
beauté jusque dans la laideur ou dans l’abject, la beauté du mal qui a fait la
gloire de Baudelaire; la beauté sulfureuse, noire, incandescente d’une Marilyn
divinisée de son vivant; la beauté spectrale du chat, celle des garçons que Michel-Ange
embrassait et peignait à la détrempe; la beauté convulsive de Breton; la beauté
surréelle des mondes embrasés de Chihuly; la beauté d’un dieu qui en embrasse
un autre; la beauté jusqu’à la saturation, jusqu’à l’incompréhension, jusqu’à la
révulsion.
Chaque
fois qu’on s’approche de la beauté, chaque fois qu’on touche au sublime, la
mort recule d’un pas : c’est Dionysos étreignant Apollon, la victoire de
la lumière sur les ténèbres.
L’art,
c’est là tout mon idéal religieux. Je ne communie plus que par les yeux. N’aspirer
à rien d’autre que cela et n’espérer nul autre salut : devenir un bouddha
de la beauté.
dimanche 1 septembre 2013
Virgules et points-virgules
Adam et Ève ,1599
Peter Paul Rubens (1577-1640) |
Je
voudrais que les cigales étirent leur chant jusqu’en décembre, au moins ; je
voudrais que ma mère puisse vivre encore longtemps, jusqu’à cent ans ; je
voudrais que Barbara ressuscite, tout de suite, là.
Je
voudrais embrasser Robinson Crusoé, caresser sa barbe, et compter les étoiles
avec lui la nuit, tout nu, sur une plage d’or ; je voudrais que tous les
êtres sensibles puissent être libérés de la souffrance ; je voudrais un petit bouddha rose
et replet pour chaque enfant qui vient au monde ; je voudrais me baigner
dans tes cheveux.
Je
voudrais accoucher d’une rose géante ; je voudrais que Y*** se décide enfin
à appeler JP***, pour lui dire qu’il l’aime, à la folie, et jusqu’à la fin des temps ;
je voudrais épousseter une étoile pour me maquiller de son or.
Je
voudrais remonter dans le temps, très loin, jusqu’à pouvoir offrir moi-même la
pomme à Adam.
Je
voudrais planer au-dessus d’un volcan en éruption avec toi me tenant par la main ;
je voudrais 15 chats dans la maison, et des lapins aussi, de toutes les couleurs ;
je voudrais écrire le plus beau poème du monde, en hommage à ta beauté, j’y
parlerais de tes yeux, de ta main sur ma cuisse, de ton sexe dans ma bouche ;
je voudrais voir fleurir tes seins juste avant de mourir.
Je
voudrais RIRE BLEU, une fois, seulement une ; je voudrais chatouiller la
terre jusqu’à ce qu’elle hoquette ; je voudrais lire Le Petit Chaperon rouge et La
chèvre de monsieur Seguin à un bébé orang-outang, pour l’endormir ; je
voudrais réanimer le Petit Prince et l’amener chez McDonald's.
Je
voudrais refaire ma Première Communion, me marier avec toi, en habit et nœud papillon ;
je voudrais boire un martini, en compagnie de Baudelaire, un soir de pleine
lune, vêtu de rose de la tête aux pieds, les cheveux verts.
Je
voudrais repasser moi-même la jupe de Marguerite Duras et lui servir à boire ;
je voudrais du bizarre, de l’incongru, 15 hommes nus dans ton lit pour ton anniversaire ;
je voudrais que tu saches que j’ai pleuré pour Adèle H.
Je
voudrais peindre une Joconde et
signer Denis de Vinci ; je voudrais laver les pieds et les cheveux de
saint François d’Assise ; je voudrais refaire le Chemin de Compostelle
avec toi, en talons hauts, ou sur ton dos.
Je
voudrais être ton écrivain préféré et te dédicacer tous mes livres ; je
voudrais que tu saches que je n’écris que pour toi, virgules, et points-virgules.
jeudi 22 août 2013
Le saumon au lave-vaisselle de Suzanne Lapointe
![]() |
Œuvres poétiques complètes, 1980
Denis Vanier (1949-2000) |
Quand
j’ai entendu parler pour la première fois du « Saumon au lave-vaisselle de
Suzanne Lapointe », j’ai cru d’abord qu’il s’agissait d’un poème inédit de
Denis Vanier. Des amis à qui j’en ai parlé ont refusé de me croire en arguant
qu’il s’agissait sans doute d’un canular ou d’une autre de ces fameuses
légendes urbaines. Pourtant, cette recette, pour le moins inusitée, il faut
bien en convenir, existe bel et bien : http://www.dailymotion.com/video/x98ul9_cuire-du-saumon-au-lave-vaisselle_fun
Jeannette
Bertrand, une autre cuisinière émérite de chez nous, en a étonné plus d’un, et
plus d’une, avec son fameux « Jambon au foin ». Un de mes amis, tout aussi
original que fine bouche, m’a servi un jour des « Hot-dogs vapeur au fer à repasser »
!
Pour
ma part, j’ai l’intention d’essayer, un de ces quatre, question de rendre
hommage à ces chefs audacieux qui sortent des sentiers battus, une « Poule au
riz à la lessiveuse », ou alors un « Veau marengo au déshumidificateur », et peut-être
même, pourquoi pas, une « Fondue chinoise au fer à friser » ?
Le
saumon au lave-vaisselle de Suzanne Lapointe n’est donc pas un mythe. Pourtant,
comme j’aurais aimé que Denis Vanier, qui est à la poésie québécoise ce que Paul
Bocuse est à la cuisine française, en soit l’auteur !
mercredi 21 août 2013
Une journée d'été sur un plateau d'argent
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Je vais mieux, 2013
David Foenkinos |
Cette
journée sera mémorable, assurément, sans doute la plus chaude de l’année. On en
parlera longtemps, des années, des lustres.
Une
journée d’été comme un anniversaire d’enfant en juillet, avec des ballons, des
chapeaux pointus, un gâteau immense, des cadeaux.
Et
puis cette chaleur, suffocante, et le soleil, dévastateur, et le chant des
cigales, strident, continu, à la limite du supportable.
C’est
l’été encore une fois, avec sa baguette magique, ses grands airs d’opéra, ses
frasques, ses elfes effarés, ses fées en feu, ses cigales enchanteresses :
une journée d’été sur un plateau d’argent.
J’ai
préparé de la limonade, j’ai acheté du melon d’eau, j’ai mis quelques bières au
frais, j’ai sorti ma plus belle nappe, la blanche avec des fleurs : le
blanc, c’est si joli avec le vent !
J’ai
enlevé ma chemise, mes chaussures. Je
vais mieux, beaucoup, moi aussi.
Un écureuil, ça goûte quoi?
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La pluie et le beau temps, 1955
Jacques Prévert (1900-1977) |
Les
escargots, les limaces et les écureuils font la pluie et le beau temps dans mon
jardin.
Aucune
plante ne leur résiste ; pas une feuille qui ne soit mangée, grugée,
rongée, percée, trouée ; les fleurs sont cadavériques, littéralement
vidées de leur sève, de leurs sucs, exsangues.
J’ai
d’abord tenté de les éloigner de manière naturelle, écologique : des coquilles
d’œufs broyées, des cheveux de septuagénaire, du poivre de Cayenne, de la bière,
du tofu, du Cheez Whiz, du Pepto-Bismol, de l’huile de saint Joseph,
mais sans succès.
J’ai
pensé ensuite les faire fuir en disposant çà et là, aux endroits les plus
stratégiques, des vire-vent, en agitant des crécelles à heures fixes, en
faisant tourner des moulins à prières tibétains les soirs de pleine lune ;
j’ai cru pouvoir enfin m’en débarrasser pour de bon, les achever, en faisant
jouer à tue-tête la trame sonore du film Adieu
ma concubine, à six heures le matin…
J’ai
acheté de la poudre à gratter, de la poudre de perlimpinpin, de la poudre
d’escampette…
Enfin,
à bout de ressources, j’ai envisagé des moyens nettement plus drastiques :
une solution de vitriol, me disais-je, en mélange avec du vinaigre, du miel, du
bicarbonate de soude, de la sauce Mille-Îles
et deux ou trois gouttes de mercurochrome pourrait sans doute en venir à bout…
Mon
jardin décimé n’est plus qu’un champ de bataille ; c’est à se demander qui
de lui ou de moi est le plus dévasté. Pour cette année, en tout cas, c’est
terminé : j’abandonne, je rends les armes, j’abdique, et je brandis
piteusement le drapeau blanc de la défaite, un drapeau blanc, jaune sale,
troué.
Pour
m’en remettre, je me dis que La pluie et
le beau temps, après tout, c’est aussi le titre d’un livre de Prévert.
Mais
au fait, un écureuil, ça goûte quoi ?
mercredi 14 août 2013
J'écris juillet à rebours
À partir du mois de septembre l’année
dernière,
je n’ai plus rien fait d’autre qu’attendre un homme :
qu’il me téléphone et qu’il vienne chez moi.
Annie Ernaux
je n’ai plus rien fait d’autre qu’attendre un homme :
qu’il me téléphone et qu’il vienne chez moi.
Annie Ernaux
![]() |
Passion simple, 1991
Annie Ernaux |
L’air
est lourd, l’humidité accablante, le temps est à la pluie. Une brise légère
agite le rideau de mousseline : on dirait qu’un nuage est entré dans ma
chambre pour se faire caresser. J’attends l’orage, j’attends l’amour,
languissamment.
La
pluie tambourine à ma fenêtre : une vestale en robe blanche qui joue de la
harpe; la main de Jupiter caressant la joue glabre de Ganymède. La même
musique, le même bruissement d’ailes.
Tout ruisselant et alangui
par la chaleur, les bras en croix, j’attends, le regard atone, la tête dans un
ailleurs d’images abracadabrantesques, effaçant au fur et à mesure, un à un,
les points de suspension qui brouillent ma rêverie…
J’ai
disposé çà et là des fraises sur l’oreiller. Tu les mangeras à ton retour.
J’écris
juillet à rebours, sa lumière crue, ses orages, ses soubresauts, ses humeurs
capricieuses, ses ors et ses encres, ses orgues et ses délices, et son champagne rose « qui mousse de rayons[1] ».
Les orages d’été sont faits
pour faire l’amour.
mardi 13 août 2013
Je promène une pinte de lait
![]() |
La laitière, 1658
Johannes Vermeer (1632-1675) |
Rue
Saint-Hubert, le matin, je reviens du dépanneur. Je croise G*** qui promène son
chien. Nous échangeons quelques mots. La chienne, Margot, me fait ses
minauderies habituelles. Le quotidien dans son extraordinaire ordinaire; l’été
dans sa plus pure expression.
Les
cigales stridulent à qui mieux mieux; la journée sera chaude, longue. L’été,
par définition, est toujours trop court, toujours. « L’été ne peut
qu’avoir été » écrit Annie Ernaux. À la télé, déjà, les réclames assommantes
de la rentrée! Je m’ennuie d’avance des lilas de l’an prochain. C’est terrible
d’écrire une phrase pareille. L’été est toujours une imposture.
Accroupi
sur le trottoir, je caresse la chienne qui me lèche amoureusement la main. Moi,
je l’aurais appelée Marilyn : trop belle, trop photogénique, trop blonde, trop
douce, trop amoureuse. Margot, Marilyn : même blondeur, même douceur, même soleil aveuglant. Chaque fois qu’elle me regarde, je pense à la chèvre de
monsieur Seguin.
Rue
Saint-Hubert, le matin, G*** promène son chien. Moi, je promène une pinte de
lait.
Je
n’aurai pas écrit une seule ligne de l’été. Je fredonne « L’été n’aura qu’un
jour » de Diane Dufresne.
La
chienne me regarde m’éloigner, avec ses yeux tristes de Marilyn trop belle. Ce
pourrait être le début de quelque chose.
Les cigales sonnent la fin de la Grande Récréation.
mercredi 29 mai 2013
J'accompagne un trisomique imaginaire
Le lézard aux plumes d'or, 1967
Joan Miró (1893-1983) |
Il
me suit partout : au soleil comme sous la pluie; à l’école, à l’épicerie,
même chez le dentiste! Tous les jours, c’est sa fête, et il n’aime rien tant
que les gâteaux d’anniversaire, les ballons, les chapeaux pointus et les flûtes
en papier avec un plume au bout.
Le
dimanche, on va à la pêche aux poissons rouges, ou alors en forêt pour cueillir
des œufs de lapins. En secret, on élève des dinosaures végétariens qui ne
mangent rien, sauf des cerises, mais seulement quand c’est la saison. On se
marie tous les jours, un diamant à chaque doigt. On prend souvent le métro ou l’autobus,
pour rien, pour n’aller nulle part, pour sourire aux gens. On nourrit des chats
abandonnés. On change de nom chaque jour : on s’appelle Georges,
Étienne, Maurice ou Paul. On a mille chiens.
On
est les seuls à connaître par cœur le numéro de téléphone du frère jumeau du
Petit Chaperon rouge.
Nous
aussi, un jour, on l’aura notre ferme en Afrique.
Et
nous faisons l’amour avec nos yeux et notre sourire, chaque soir avant de nous
endormir, juste avant de décrocher la lune.
Je
ne suis jamais seul. J’accompagne un trisomique imaginaire, une forme de
bénévolat virtuel, si l’on veut, qui me sauve de tout.
mardi 28 mai 2013
Madame Matisse
Femme au chapeau,1905
Henri Matisse (1869-1954) |
les gars exhibent leurs bras
dehors
ça sent l’oiseau qui fait son nid
Matéo cueille des pissenlits
pour sa maîtresse
pour sa maîtresse
Sur un nuage rose
Prévert dessine des cages
sans barreaux
Prévert dessine des cages
sans barreaux
C’est le printemps
dans le chapeau de Madame Matisse
niche un oiseau vert.
dans le chapeau de Madame Matisse
niche un oiseau vert.
samedi 13 avril 2013
Les lèvres rouges du soleil
![]() |
Icare, 1947
Henri Matisse (1869-1954) |
Ou
la réverbération triste du chant des baleines, jusqu’en la moelle de l’âme. J’écris
aussi cette musique-là, océanique, si tristement belle.
Et
la beauté noire du vertige, aussi, quand ton corps vacille sur le mien, dans
une pluie d’étoiles spasmodiques et ruisselantes.
Les
lèvres rouges du soleil, s’en approcher, cet embrasement-là, à deux doigts de
la mort.
J’écris
toujours comme si tu m’embrassais pour la dernière fois. J’écris toujours à
deux doigts de la mort.
Cette urgence-là, en fixer la couleur et la teneur, dans l’immédiateté. Peut-être aussi la douleur.
Vouloir embrasser le soleil, pour voir, pour voir même la beauté du noir. Comme Icare, ou Marilyn. Ce feu-là, dans le regard et sur les lèvres. Dans l’élévation à tout prix.
Brûler
de tout.
dimanche 24 mars 2013
La honte
Le Cri, 1893
Edvard Munch (1863-1944) |
Nous sommes au milieu des années
cinquante, je ne suis pas encore né.
J’invente tout : un balcon arrière
au troisième étage, une femme au regard austère qui verse de l’eau chaude dans
une bassine en fer-blanc, et une petite fille qui s’agrippe ferme aux barreaux
de la rampe, l’air renfrogné.
Je vois tout : le corps frêle de la
petite fille, la chair blanche et le noir des cheveux, la peur et la honte sur
son visage d’enfant. Les cris viendront après.
Et moi, comme suspendu dans le temps,
parfaitement invisible, je suis là pourtant, dans l’attente de raconter le
drame qui se déroule bien avant ma naissance, au balcon d’un troisième étage, quelque
part dans une ville de province où j’attends de naître.
J’observe et j’attends. J’attends le cri
de la petite fille. J’attends ainsi, des années, dans un mutisme béat, presque
religieux.
La femme au regard austère tire la
fillette par le bras et lui enlève un à un tous ses vêtements : la petite
robe à carreaux blancs et noirs, les chaussures en cuir verni, noires, les bas
de soie blancs ourlés de dentelles, la petite culotte rose.
Le corps de la petite est parcouru d’un
long frisson, elle sanglote. Elle découvre la honte, cette rougeur aux joues,
ce tressaillement de tous ses membres, l’afflux de sang aux tempes : elle
croise ses petites mains tremblantes sur son sexe glabre.
La femme au regard sévère soulève
l’enfant et la plonge dans l’eau tiède, puis la force à s’asseoir.
C’est à ce moment précis que
j’interviens, à cet instant-là de l’écriture, quelque cinquante ans plus tard,
au moment du cri de l’enfant.
Sur la photo qui n’existe pas, on peut
entendre le cri de la petite fille et voir les larmes du petit frère à naître.
dimanche 24 février 2013
Les mots sont des oiseaux invisibles
Parfois, ça se bouscule dans ma tête, ça
crie : trop de mots. C’est que les mots, tout comme les plantes, aiment la
lumière et le grand air. Le poète est celui qui leur donne à boire, celui qui
leur procure la lumière dont ils se nourrissent et sans laquelle ils
s’étioleraient. Les poètes sont les jardiniers des mots.
Les mots sont des oiseaux invisibles. La
mission du poète est de s’en approcher le plus près possible, furtivement, pour
leur donner l’élan nécessaire afin qu’ils puissent prendre leur envol.
Les mots n’aiment rien tant que des
vacances au bord de la mer. Il faut les voir s’ébattre au-dessus des vagues,
comme s’ils voulaient les défier, ou s’agglutiner auprès des enfants qui
construisent des châteaux de sable sur la plage, pour voir de plus près leur
sourire malicieux et prendre part à leurs rêves impossibles. Les mots sont des
joueurs infatigables. Tout à l’heure, ici même, j’en ai surpris deux qui
embrassaient le vent! Il doit bien exister, quelque part, un continent, un
pays, une île, où les mots vont boire et manger, où ils se reposent, où ils
font l'amour dans « des lits pleins d’odeurs légères[1]
».
Les mots sont le parfum des fleurs, leur
essence, une image silencieuse. Quand
on arrive enfin à leur faire dire ce qu'ils veulent bien nous laisser dire,
alors on parvient aux frontières de ce pays qu'on appelle poésie.
(Cayo Largo, 12 février 2013)
mercredi 6 février 2013
Longtemps, je me suis levé de bonne heure
À la recherche du temps perdu, 1913-1927
Marcel Proust (1871-1922)
|
Tous
les matins, à six heures, mon chat venait me tirer du lit. Pendant dix ans, pas
une seule fois il n’a failli à la tâche. Pour pasticher Proust, je
dirais : « Longtemps, je me suis levé de bonne heure. »
Il
n’existe pas, je crois, du moins à ma connaissance, de réveille-matin plus
fiable qu’un chat affamé (ou gourmand). Tant que cet animal partagerait ma vie,
je pourrais dormir sur mes deux oreilles, tranquille, sans craindre de « passer
tout droit » un seul matin de ma vie.
C’était
toujours le même rituel, chaque jour, le même stratagème, le même supplice.
D’abord, un miaulement à peine perceptible, puis un autre, plus hardi, enfin un
troisième, parfaitement audible celui-là, soufflé à même l’oreille; ensuite, sans
crier gare, l’attaque franche et directe, intempestive : une langue
râpeuse, humide et collante, qui s’introduit subrepticement dans votre orifice
auditif et qui en explore allègrement tous les recoins jusqu’à ce que vous criiez
grâce et que vous capituliez.
Pourquoi six heures, exactement? Je me suis
longtemps posé la question. Pour pasticher Proust, je dirais : « Longtemps,
je me suis posé la question. » J’imagine qu’un jour, j’ai dû me lever à
six heures, par hasard ou par nécessité, je ne sais trop, parce que je ne
dormais plus, ou pour aller aux toilettes, peut-être, enfin, qu’importe, je me
suis levé un beau matin à six heures pétantes, sans mesurer encore toute
l’étendue et les conséquences irréversibles que ce réveil prématuré, inopiné, aurait
sur ma vie et les jours à venir. Hélas, pour moi, déjà, il était trop
tard : le glas du réveil venait de sonner, et plus jamais je ne
pourrais faire la grasse matinée.
Je crois même me souvenir de son regard hébété
ce matin-là. Ses yeux jaunes semblaient briller plus qu’à l'accoutumée, il
me regardait étrangement, comme s’il souriait, comme seuls savent sourire les
chats, et comme seuls savent s’en apercevoir ceux et celles qui partagent leur
vie, leur logis et leur couche avec un chat domestique. Il en avait décidé
ainsi : dorénavant, monsieur
déjeunerait tous les matins à six heures. Pour pasticher Proust, je
dirais : « Longtemps, mon chat a déjeuné à six heures. »
C’était,
quand j’y repense, je l’avoue aujourd’hui avec le recul, presque agréable, car
il n’est pas donné à tout le monde de se faire réveiller le matin en se faisant
lécher les oreilles par un animal à sang chaud qui vous aime plus que tout au
monde. Pour pasticher Proust, je dirais : « Longtemps, j’ai enduré un
chat qui me réveillait de bonne heure. »
dimanche 3 février 2013
Pour faire entrer le chant des oiseaux dans la chambre
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Hommage à Rosa Luxemburg, (détail), 1992
Jean-Paul Riopelle (1923-2002) |
Les
phrases sont courtes, à l’image de la respiration saccadée de la mourante.
Elle
est là, pâle et haletante, sur son lit de mort.
Elle
a demandé des draps blancs, un bouquet de lavande sur sa table de chevet. Elle
tient à ce que tout le monde soit là : ses proches, ses petits-enfants, sa
chatte Lisbeth, une siamoise de 15 ans, presque aveugle, édentée, qui ronronne
pour un rien, pour un regard ou une caresse.
Elle
peine à parler, s’en excuse, esquisse un sourire douloureux. Elle finit par
dire : « Je n’aime pas les points de suspension : ils portent
toujours à confusion. » Elle ajoute, à bout de souffle : « Étant
donné les circonstances, ils seraient mal à propos. »
Elle
a demandé aussi qu’on ouvre la fenêtre « pour faire entrer le chant des
oiseaux dans la chambre ».
Elle
est stoïquement belle, presque sereine. Elle dit qu’elle n’a pas peur, qu’elle
ne regrette rien. Elle ne quitte pas des yeux le bouquet de lavande, comme si
c’était la dernière image qu’elle voulait emporter avec elle.
Elle
dort un peu, semble presque sourire. Dehors, on entend les oiseaux. La chambre
embaume la lavande. La chatte s’est blottie sous l’édredon.
Elle
a demandé que l’on note ses derniers propos, sa dernière phrase,
l’image-mémoire de ce qu’aura été sa vie. Elle a dit : « Pour la
postérité, parce que je vous ai aimés. »
Elle
respire une dernière fois le parfum des lavandes et s’endort au chant des
oiseaux.
« Les
oiseaux. » Elle a répété : « Les oiseaux. »
La
chambre était inondée de lumière, de sa
lumière. Quelqu’un a aussi noté cette phrase.
dimanche 27 janvier 2013
Les eaux noires de la beauté
![]() |
Cette
orgie de formes et de couleurs, de sons, de textures, fourrure, plumes, écailles,
cette maladie de fleurs, ces infirmités de fruits, ces litanies d’eau, salvatrices,
en trombe, en cascades, en torrents, ces fleuves sans commencement ni fin, ces cathédrales
sylvestres luminescentes, ces chants, ces cris, ces hurlements d’amour qui se
perdent dans la nuit, ces millions d’étoiles qui naissent et qui meurent, cette
beauté-là, cette féerie, l’eau, le feu et la lumière, les arbres, et le chant
des oiseaux, le premier jour du printemps, les dessous de la mer, ce bleu-là,
ses mystères, tout cela, amour et beauté confondus, voilà pourquoi, voilà pour
qui, j’écris.
Toute
cette littérature-là, cette folie du vivant, à s’en étourdir, de l’ahurissement
béat à l’extase mystique, à ne plus faire la différence entre le petit de
l’homme et celui de l’éléphant.
Et
le soleil par-dessus tout cela, son sang, les mains grandes ouvertes, offertes,
tendues, comme un dieu bienveillant.
Et
moi, éperdu au beau milieu de cette forêt en liesse, avec mes liasses de mots
et ces phrases impossibles qui me prennent toute la tête, ces eaux-là, noires, ces
encres-là, moi qu’un rien émerveille, une plume, une fleur, moi que tout tue, au
bord de l’évanouissement chaque fois que je respire le parfum des lilas, moi
qu’une orchidée émeut aux larmes, perdu au milieu de mes phrases comme au
milieu de nulle part, seul, comme au centre de la création, dans les eaux
noires de la beauté, jusqu’à m’empoisonner.
Ce
paradis : on m’en offrirait un autre que je n’en voudrais pas.
Je
suis ce peintre-là, un peintre qui écrit, cette musique-là, dans toutes les
langues : la luxuriance du Noir absolu, pour le temps qui m’est donné.
dimanche 20 janvier 2013
Ce feu-là qui me brûle les yeux
![]() |
Les choses inutiles, 1998
Sylvain Lelièvre (1943-2002) |
Je
parle à mes poissons rouges de tout et de rien, de l’inutile beauté, de la
pluie et du beau temps, je leur dis de ne pas trop s’en faire. Je leur parle
aussi d’Apollinaire, de sa blessure de guerre…
Je
parle à mes poissons rouges de la
tristesse des jours, je parle de poésie, je parle, je parle surtout de
solitude, de chansons belles à pleurer, je parle de Brel et de Barbara…
Je
parle à mes poissons rouges de la grande forêt amazonienne, des animaux à
plumes qui ressemblent à des couchers de soleil, des singes verts pas plus gros
que le pouce, je parle de l’océan, de ses humeurs noires, de ses amertumes…
Je
parle encore et encore de la pluie, et du soleil aussi, je parle de Rimbaud, de
la couleur des voyelles, je parle de corbeaux qui parlent, je parle de Poe.
Je
parle de poésie, du rouge incandescent de mes poissons rouges, de ce feu-là qui
me brûle les yeux.
Je
parle à mes poissons rouges de Baudelaire, de Prévert et d’Apollinaire, je
parle à mes poissons rouges des rouges roses
de la vie.
La
robe d’eau rouge de mes poissons, la poésie, je parle de ce feu-là.
dimanche 6 janvier 2013
Le dit du dire
![]() |
Edward aux mains d'argent, 1990
Tim Burton |
J’en
arrive à ce point critique de l’écriture où je ne peux plus écrire ce que je
veux, ce sont les mots qui m’écrivent. Je n’écris plus que de l’écriture, je
suis pour ainsi dire dans « le dit du dire », avant le désir, avant
l’intention. C’est une expérience troublante, dangereuse à la limite,
mallarméenne pourrait-on dire.
J’en
arrive à ce point limite de l’écriture où les mots prennent en charge le
processus même d’écriture : ils n’en font qu‘à leur tête, pensent à ma
place, vont où ils veulent, se croient tout permis. Ils ont désormais préséance
sur tout. Je suis prisonnier d’une page
qui a tout d’une cage. Je suis au
cœur d’une forêt enchantée qui se referme lentement sur moi.
Il y avait ce couteau sur le comptoir de
cuisine, des carottes sur une planche à découper. Je m’appliquais de mon mieux
à couper les légumes en fines rondelles. J’aime bien le son que fait une lame
d’acier sur du bois dur, ce bruit sec et sourd, ce tranchant. Puis, tout à
coup, sans crier gare, presque insidieusement, les mots sont apparus.
Il en arrivait de partout, ça tombait du
plafond en cascade, une vraie manne. Je tentais tant bien que mal de les
écarter du revers de mon couteau en prenant garde de ne pas les blesser, mais
il y en avait trop. J’étais cerclé de toute part. Et puis l’inévitable,
l’irréparable se produisit : sur la planche à découper, le sang d’un mot
qui rendait les derniers soupirs, un sang opaque, épais, orange.
J’en
arrive à ce point extrême de l’écriture où je puis désormais entendre pleurer
un mot et même deviner la couleur de son sang.
samedi 5 janvier 2013
Alors je pense à ceux qui ne sont plus là
Diane Dufresne,
J'me mets sur mon 36 Forum de Montréal, 1980 |
Je
voudrais que ce soit l’été, là, tout de suite, soleil aveuglant, sueur perlant
à mes sourcils, oiseaux et arbres en fleurs, et moi, là, tout sourire, suspendu
entre ciel et terre, égrenant mes rêves au gré des nuages.
Je
voudrais effacer ces larges cernes sous mes yeux, là, me coucher nu dans un
champ de coquelicots, apprivoiser un papillon et courir après les abeilles,
chanter quelque chose, manger des cerises et boire un grand verre de limonade
rose.
Je
voudrais offrir un bouquet de pivoines géantes, roses, à ma maîtresse de
première année, là, devant toute la classe, et aussi peut-être l’embrasser.
Je
voudrais revoir une dernière fois ma grand-mère, là, en ce moment même, terminer
avec elle sa dernière toile, dire à mon père que j’ai finalement réparé
moi-même la sonnette d’entrée, appeler mon frère pour lui dire que j’ai une bouteille
de champagne au frais, pour lui, si jamais l’envie lui prenait de revenir.
Je
voudrais me promener dans une forêt de lilas et d’eucalyptus dans l’espoir de
croiser un loup qui me conterait fleurette, à moi, là, tout de rouge vêtu, des
galettes à la mélasse plein les poches.
Je
voudrais du rose et du géant partout, là, tout de suite, des fleurs roses
géantes, des girafes roses géantes, des melons roses géants, et un gâteau
d’anniversaire géant, rose, pour ma grand-mère.
Je
voudrais me rouler dans la paille fraîche avec des petits lapins au museau rose,
là, dans la paille fraîche et odorante, avec des lapins à ne plus savoir quoi
en faire.
Je
voudrais pouvoir transcender l’hiver, là, tout de suite. Alors je pense à ceux
qui ne sont plus là et tout devient possible, tout redevient rose,
merveilleusement rose.
mardi 11 décembre 2012
Un long voyage en ballon
![]() |
Le violon d'Ingres, 1924
Man Ray (1890-1976) |
On voudrait poser sa tête sur cet oreiller moelleux, rebondi, pour l’entendre ronronner; on voudrait les entourer de nos bras, leur souffler des mots doux dans le cou, pouvoir s’endormir avec elles le temps d’une éternité, et voyager, voyager longtemps, vers « le vert paradis des amours enfantines[1] »; on voudrait percer le mystère de ce ventre d’amour : on rêve d’être un bébé kangourou.
Alors
on part avec elles pour un long voyage en ballon.
Enveloppantes,
caressantes, toujours à méditer, les mains posées à plat sur leur ventre consacré,
elles se bercent en chantant, ondulent, chavirent, le temps qu’il faut à un
sourire pour irradier, le temps qu’il faut à l’amour pour rayonner.
Alors
on écoute Suites pour violoncelle seul, de Bach, et l’on s’envole avec elles, en
pensant à notre mère.
jeudi 6 décembre 2012
Le bouquet de neige
![]() |
Un poète, 2012
Denis Payette |
Montréal, janvier 1886.
C’est un matin d’hiver, froid.
Le vent souffle en rafales et fait tourbillonner la neige.
L’enfant n’entend pas la
cloche qui annonce la fin de la récréation.
Le maître appelle l’enfant, à
deux reprises, mais sa voix se perd en écho dans l’air glacial.
L’enfant aux mains nues frissonne
de tout son corps.
Le maître a rejoint l’enfant.
« Il faut rentrer maintenant », dit le maître.
La voix est posée, se veut
rassurante. Puis il tend une main à l’enfant.
Mais l’enfant reste là,
inerte et frissonnant, son impossible bouquet de neige à la main.
L’élève et le maître arborent
le même sourire triste, mus par le
même pressentiment trouble.
mardi 13 novembre 2012
La lettre
![]() |
Je vous aime, 1999
Irène Frain |
« C'est Vénus tout entière à sa proie attachée. »
Racine, Phèdre (I, 3, v. 306)
Racine, Phèdre (I, 3, v. 306)
Un
jour j’ai reçu une lettre, une lettre d’amour. Je n’en avais jamais reçu de
pareille. L’écriture était soignée, le ton était celui de l’aveu et le
destinateur s’y livrait corps et âme. Toute ma vie j’avais attendu cette
lettre, pourtant, j’étais incapable de me résoudre à y répondre. J’ai rangé la
lettre quelque part et j’ai fini par l’oublier.
Puis
un jour, par hasard, je l’ai retrouvée, la lettre d’amour fou, la lettre trop
belle pour ne pas être sincère, la lettre au « vous » qui ressemblait
à un billet doux.
La
lettre parlait de ma voix, de mes mains, de mon regard et de mon sourire à demi.
Si j’en divulguais aujourd’hui le contenu, j’aurais l’impression de profaner
l’amour. Une lettre comme on en écrivait au XVIIe siècle, une lettre
que l’on porte à son cœur en levant les yeux au ciel, une lettre que l’on relit
cent fois!
J’admirais
l’audace et la témérité du signataire qui me confessait ainsi sans pudeur son
amour désespéré et qui risquait le tout pour le tout, m’écrivait-il, pour se
libérer de cet amour impossible, condamné avant même que de naître.
Un
jour, il y a longtemps déjà, j’ai reçu une lettre, une lettre demeurée sans
réponse. Un jeune homme s’y livrait corps et âme, au risque, précisait-il, de
ne plus être en mesure d'affronter mon regard.
J’ai
connu ce bonheur, j’ai eu cette chance, et ce malheur aussi. J’ai dû me
résigner à oublier que je n’avais jamais donné suite à cette lettre.
J’étais
alors un jeune professeur et j’avais décidé, cette année-là, de faire lire à
mes élèves Phèdre de Racine.
dimanche 21 octobre 2012
Les beaux dimanches
L'immense ennui est un caleçon/ Pour éléphants
/Qui marchent pieds nus autour du soleil.
/Qui marchent pieds nus autour du soleil.
Francis Picabia
Ma mère, en 1958
|
Le dimanche, on allait à la messe
en famille. On mettait nos habits du dimanche, nos souliers neufs. C’était
toujours pareil, c’était toujours le même dimanche. Il me semble qu’il faisait
toujours beau.
L’après-midi, on allait chez ma
tante Annette. Au salon, les hommes parlaient de chasse, de pêche ou de
politique. Dans la cuisine, ma tante s’entretenait de mode avec ma mère et mes
sœurs. Mon frère et moi attendions impatiemment le moment où ma tante nous offrirait
un verre de Cream soda, d’Orange Crush ou de 7 Up, des peanuts salées ou des
caramels Kraft. C’était à mourir d’ennui, mais on ne le laissait jamais
paraître. On disait merci et on attendait 4 heures, sans broncher. Même la
chienne avait l’air de s’ennuyer.
L’été, on allait au chalet de ma
grand-mère maternelle. On pourchassait les écureuils, on attrapait des
grenouilles, on allait chercher de l’eau de source. On avait toujours peur de
croiser un ours. Le chalet tombait en ruines.
Quand on restait à la maison, mon
père faisait une sieste, ma mère préparait du sucre à la crème. Les après-midi
s’éternisaient. Il ne se passait jamais rien. Le soir, en famille, on écoutait « Les
beaux dimanches » ou « The Ed Sullivan Show » en bayant aux
corneilles. On faisait semblant d’aimer ça, on faisait semblant de comprendre.
Les jours coulaient heureux,
tranquilles, blancs. Et puis, un jour, nous n’avons plus été à la messe, nous
ne nous sommes plus endimanchés. Mais je me souviens encore du tablier de ma
mère, celui qu’elle ne portait que le dimanche.
À partir de quand, exactement, commence-t-on
réellement à détester les dimanches?
mardi 18 septembre 2012
Ce dimanche idéal où Callas s'époumonait à qui mieux mieux
![]() |
Opéra de Montréal,
La traviata, 2012-2013 |
Je ne sais pas ce qui m’a pris, c’est arrivé comme ça sans
trop que j’y pense. Une envie irrépressible, incontrôlable, presque une
urgence, un besoin impérieux, vital, viscéral, comme si le reste de ma vie en
dépendait…
Papillons dans le ventre, démangeaisons gênantes, borborygmes
tonitruants, impossible de calmer la rumeur, d’éteindre le feu, de passer outre.
C’est arrivé comme ça, sans s’annoncer, de manière
impromptue, comme de la « visite » qu’on n’attend pas, une
démangeaison de l’âme, un appel, « un bruit sourd venant d’outre-tombe »
comme dit Barbara.
C’était dimanche, c’était hier, cela n’a aucune importance. Et,
sans plus tarder, sans réfléchir, j’ai fléchi, j’ai flanché, j’ai succombé à
l’appel : CALLAS! « La traviata » (c’était donc cela « ce
bruit sourd venant d’outre-tombe »).
J’ai préparé un seau d’eau chaude dans lequel j’ai ajouté
quelques gouttes de savon à vaisselle et du vinaigre et j’ai sorti des chiffons
doux. En moins d’une heure, j’avais déjà lavé toutes les fenêtres de la maison!
Rien de tel que l’opéra pour nettoyer les vitres! Rien de
mieux pour faire chanter le cristal! Laver ses vitres relèverait donc de l’art
lyrique? C’est la réflexion que je me faisais, tout en appuyant fort sur le
chiffon, en ce dimanche idéal où Callas s’époumonait à qui mieux mieux.
vendredi 14 septembre 2012
À quand le retour de la fraise espagnole?
![]() |
Pourquoi j’aime Amélie Nothomb?
Parce qu’elle est la seule, à ma connaissance, à écrire des phrases impossibles,
improbables, impayables, des phrases que personne d’autre qu’elle ne peut
écrire, parce que c’est cela, justement, écrire, c’est s’approprier le langage,
le réinventer, comme si vous étiez le seul à pouvoir le faire, comme si vous
étiez le premier. Nothomb, c’est ça : une langue, un style, une manière
bien à elle, et puis ce petit je-ne-sais-quoi de fallacieux dans le propos, sa
marque de commerce, qui nous la fait aimer ou détester, c’est selon :
« Le trafic des indulgences
a soulagé bien des problèmes digestifs. » (p.28)
« J’ai une passion
théologique pour les œufs. » (p.32)
« L’inventeur du champagne
rosé a réussi le contraire de la quête des alchimistes : il a transformé
l’or en grenadine. » (p.59)
« Je suis pour le retour de
la fraise espagnole, il n’y a pas plus seyant. » (p.84)
« Mon ambition était de
devenir un œuf. » (p.89)
« Vous ressemblez à une
asperge. Vous êtes longue et mince, votre parfum n’en évoque aucun autre, et
rien sur terre n’égale l’excellence de votre tête. » (p.106)
« … véritable pyrotechnie
d’organdi. » (p.84)
« … apicultrice
intergalactique. » (p.166)
Humour belge? Poésie surréaliste?
Qui peut se vanter d’en faire autant?
Amélie est à la métaphysique
absurde ce que Jean de la Croix est au mysticisme chrétien : la même folie
grandiloquente, la même exaltation délirante.
Mythomanie perverse, rodomontade
de mauvais goût diront ses détracteurs.
Dans Barbe bleue[1],
le dernier opus de madame Nothomb, le génie frôle Amélie. Encore une fois.
À quand le retour de la fraise
espagnole?
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