vendredi 30 septembre 2011

J'aime mon frigidaire

Psychopathologie de la vie
quotidienne, 1904
Sigmund Freud (1856-1939)
J’aime mon frigidaire, c’est fou, je sais, et je m’en confesse ici publiquement. Peut-on véritablement s’enticher d’un électroménager? J’en parlerais volontiers à mon psy si seulement j’en avais un.

Le sens du verbe « aimer » est équivoque en français : on ne peut pas dire à quelqu’un « je t’aime » après lui avoir confié qu’on aimait aussi le melon, les bananes et le veau!

Les précieux et les précieuses du XVIIe semblaient pourtant avoir résolu la question : « J’ai un tendre pour vous » est beaucoup plus subtil qu’un plat et banal « je vous aime ».

Pour lever toute équivoque, il suffirait de restreindre l’emploi du verbe « aimer » aux seules personnes, et de lui préférer le verbe « goûter » pour désigner les choses ou les objets inanimés : « Goûtez-vous le melon, mon cher? — Pour sûr, madame, j’adore! » Ainsi, on pourrait dire : « Je goûte le melon, les bananes et le veau », sans risquer de passer pour un psychopathe.

Je rêve d’écrire un roman dont l’incipit serait le suivant: « J’aime mon frigidaire, c’est fou, je sais, et je m’en confesse ici publiquement. J’ai acheté récemment un « Fisher & Paykel », une marque néo-zélandaise haut de gamme. La tendance en littérature, ces dernières années, n’est-elle pas à l’autofiction? Pourquoi me priverais-je d’un tel plaisir? Je leur trouve un petit air sympathique, moi, aux frigos. Et je n’ouvre jamais le mien sans avoir au préalable revêtu des gants chirurgicaux. »

J’aurais presque envie d’écrire à Amélie Nothomb pour lui demander quelques petits conseils.


mercredi 28 septembre 2011

Un nez de clown dans un bocal à poisson rouge

A priori, on pourrait penser qu’il s’agit d’une toile inédite de Salvador Dalí : « Nez de clown dans un bocal à poisson rouge », une autre de ses géniales anamorphoses. On est ici à des lieues à la ronde des poèmes de Jean de la Croix, des « Pensées » de Pascal ou de l’autobiographie posthume de sœur Emmanuelle.

Je ne sais d’où m’est venue cette idée incongrue, cette image insolite, et je ne cherche surtout pas à le savoir : les plus grandes trouvailles, les découvertes marquantes comme les inventions les plus révolutionnaires, sont souvent le fruit du hasard.

En poésie, on ne cherche pas à comprendre, mais à surprendre. Baudelaire nous le rappelle sans cesse : « Le beau est toujours bizarre. » En revanche, le bizarre n’est pas toujours nécessairement beau. D’un point de vue purement esthétique, un nez de clown dans un bocal à poisson rouge me paraît une image réussie, évocatrice : j’y décèle ce sentiment trouble qui confère à la condition humaine toute sa grandiloquence et toute sa vulnérabilité, cette beauté fugace qui fait de nous des êtres uniques, compatissants, fragiles.

« Le beau est toujours bizarre », j’en fais le constat chaque fois que j’ouvre au hasard « Les Fleurs du Mal ».

Un nez de clown dans un bocal à poisson rouge : on n’était pas si loin, finalement, de Jean de la Croix, de Pascal et de sœur Emmanuelle, ce qui donne doublement raison à Baudelaire.


lundi 26 septembre 2011

Les majuscules

Christ aux genoux verts
Pampelune, Espagne, 2006
Crédit photo: André Lebeau
Vous êtes sur le point de vous lever lorsque vous réalisez soudainement que vous êtes MORT! Vous vous dites, bêtement : « Mon Dieu! ». Mais l’expression semble alors revêtir à vos yeux un sens nouveau. Ces mots vous BRÛLENT. C’était donc cela l’ESPRIT, ce FEU permanent, cette LUMIÈRE qui ne s’éteint jamais, pas même à la mort.

Vous promenez votre regard aux alentours, surpris du DÉSORDRE qui règne un peu partout dans la maison : le lit défait, les bouteilles de bière qui encombrent le comptoir de cuisine, la litière du chat qui déborde. La laideur des tentures du salon vous révulse. Votre haleine du matin vous donne des haut-le-cœur.

Vous vous dites : « Ce n’est pas possible! Je ne peux pas être MORT! J’aurais aimé au moins me brosser les dents, m’habiller, faire QUELQUE CHOSE qui officialiserait en quelque sorte l’ÉVÈNEMENT » Mais non, RIEN. Vous êtes là, mal rasé, le visage bouffi, l’air hagard, étonné de trouver dans votre salle de bains deux énormes poissons rouges qui somnolent dans une eau verdâtre et nauséeuse. C’est le jour de votre propre mort et vous n’êtes même pas PRÉSENTABLE!

Vous pensez à ceux qui liquideront vos affaires, à leur air ahuri lorsqu’ils découvriront, sur la dernière tablette de votre garde-robe, une paire de souliers rouges à talons hauts, votre attirail de harnais de cuir, vos godemichés fluo, cette photo de vous en Salomé dans la danse des sept voiles…

Vous pensez à votre pauvre mère, et les mots qui vous traversent l’esprit s’écrivent en lettres majuscules : « AU SECOURS »,« JE T’AIME! », « PARDONNE-MOI! » Vous prenez conscience pour la PREMIÈRE FOIS DE VOTRE VIE de l’importance des MAJUSCULES et des POINTS D’EXCLAMATION.

Vous êtes à nouveau dans la chambre, étendu sur le lit, vous contemplez votre corps inerte avec attendrissement, vous êtes sur le point de vous ressouvenir de votre prénom, mais déjà les lettres qui pourraient vous faire croire que vous avez bel et bien eu une EXISTENCE RÉELLE s’effacent les unes après les autres.

Vous êtes aveuglé par votre propre LUMIÈRE.


 

dimanche 25 septembre 2011

Conversation avec un chat

Ce matin, comme à mon habitude, je prends mon café au lait sur le balcon avant. Le deuxième fauteuil « Adirondack » est occupé par un chat, un tigré européen fumant paisiblement sa cigarette, tout à son aise, très gentleman, costard à larges rayures, chaussures italiennes, lunettes « Armani », bref, un type bien. C’est lui qui engage la conversation.

« La cigarette ne vous importune pas, j’espère? »

Je n’ai pas même le temps de formuler ma réponse que le voilà qui me tend son paquet : des « Gauloises blondes », ma marque de prédilection.


« Vous permettez ? », dit-il, en brandissant son briquet sous mon nez, avec cette belle assurance de ceux qui ont eu le bonheur, à leur naissance, de voir se pencher sur leur berceau la fée du Rien-ni-personne-ne-pourra-vous-résister.


Je tire lentement sur la cigarette, en pensant que James Bond lui-même ou Clint Eastwood en personne ne seraient pas plus irrésistibles, réalisant du coup que je n’ai pas encore prononcé le moindre mot. Les yeux rivés sur sa montre « Raymond Weil », je ne puis m’empêcher de penser au lapin dans « Alice au pays des merveilles ».

« Je ne suis pas sortie de ma nuit, Annie Ernaux, vous connaissez? », que je lui demande, surpris moi-même d’une telle présence d’esprit à pareille heure.

— Sachez, monsieur, que non seulement, la nuit, tous les chats sont gris, mais que de tous les animaux qui peuplent la terre, les chats, sans exception aucune, vouent un culte idolâtre à l’auteur de Passion simple, de La femme gelée, de L’Évènement et de L’usage de la photo. »

J’étais bouche bée. J’ai toussé deux trois bons coups pour me donner une contenance, j’ai éteint ma cigarette, puis j’ai prétexté une envie impérieuse d’uriner. Je suis rentré sans demander mon reste.


En remuant ma litière, je repensais à notre conversation.


Quand la nuit se referme enfin sur moi

La victoire, 1939
René Magritte (1898-1967)
Chaque matin au réveil, j’obéis à un rituel précis : je m’ouvre à la vie en ouvrant tout ce qui se trouve à ma portée : rideaux, fenêtres, tiroirs, portes, robinet, rien n’échappe à cette frénésie aurorale. S’ouvrir, c’est dire oui à la vie. J’agis en pleine conscience, persuadé que chacun de mes gestes revêt un sens sacré. Dans le verbe « ouvrir », d’ailleurs, il y a le mot « oui ».

Dans un geste théâtral, à deux mains, j’écarte les rideaux et j’ouvre la fenêtre, humant au passage le premier souffle du jour qui me sourit comme un enfant encore tout enrubanné dans ses rêves. Je m’étire au soleil s’il fait soleil, je bénis la pluie s’il pleut, et si j’ai le bonheur d’apercevoir un oiseau, je lui demande des nouvelles de l’au-delà. Je cueille les points d’exclamation de la victoire de la vie sur la mort que je dispose ensuite en bouquet au centre de la table en guise d’autel.

Puis c’est toute la maison qui s’anime, dans un joyeux tintamarre de tiroirs et de portes qui s’ouvrent et se referment, de bruit de vaisselle qui s’entrechoque et de ruissellement d’eau, chacun chacune y allant de sa petite musique : c’est à qui crierait le plus fort, une frénésie jubilatoire, une course contre la montre pour célébrer le triomphe d’un nouveau jour!

C’est ainsi que chaque matin, sans allumette, j’allume le jour en même temps que la radio. Je prends le pouls de la ville en même temps que le mien. Comme plusieurs, des milliers, j’appartiens au règne des vertébrés matutinaux heureux.

Et quand la nuit se referme enfin sur moi, j’ouvre alors toutes grandes les vannes du rêve et, à l’instar de Baudelaire, je plonge tête première « au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe? /Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau! », disposant de tout l’espace de la nuit pour refaire le monde à ma guise, dans l’espoir de chanter à nouveau le lendemain au réveil.

jeudi 22 septembre 2011

Les matins tyrannosaures

Vous vous levez un matin, on ne peut pas dire que ce soit la grande forme. Le premier mot qui vous vient à l’esprit est le mot « flasque ». Une image de poudre pour gelée Jell-O occupe tout l’espace de votre cerveau : du Jell-O à la framboise ou aux cerises, vous hésitez sur la saveur, la couleur.

Vous décidez de boire votre café au jardin. Malgré le soleil qui pointe, tout vous semble triste, morne, gris. Jusqu’au nain de jardin en résine qui arbore tout à coup un air patibulaire.

Vous avalez coup sur coup le café amer, tiède.

Vous constatez une fois de plus que les limaces ont ravagé la moitié de vos plates-bandes, festoyant toute la nuit, à vos frais, dans vos hostas de collection dont pas une seule feuille n’a été épargnée. Vous souririez, de dépit certes, si vous en étiez capable, mais c’est comme si tous les muscles de votre visage n’obéissaient plus à votre volonté.

Vous êtes sur le point d’abdiquer, de tout, de votre vie en général, comme de votre jardin, de la maison, des amis, du travail. Vous êtes même décidé à envoyer votre demande d’apostasie à l’archevêché, depuis le temps que vous en rêviez.

Vous êtes à peine surpris lorsque vous apercevez, à quelques mètres à peine de vous, un Tyrannosaure Rex piétinant sans vergogne vos bégonias tubéreux, exceptionnellement florifères cette année. Cependant, vous n’avez pas la force d’émettre le moindre son pour essayer de le chasser, comme vous le faites si souvent pour éloigner les écureuils, les chats, plus rarement les mouffettes. Dans votre état, vous le trouvez presque attendrissant.


Vous rentrez, sans même vous donner la peine de refermer la porte derrière vous. En après-midi, peut-être, au plus tard demain, vous vous rendrez au supermarché. Devant l’étalage des desserts en poudre pour gelée Jell-O, vous hésiterez longtemps.

mardi 2 août 2011

Les mouches à vinaigre

La Métamorphose, 1915
Franz Kafka (1883-1924)
À la campagne, chez mon oncle Hector, on était assaillis par les mouches, autant à l’extérieur qu’à l’intérieur, dans la maison aussi bien qu’à l’étable : des régiments entiers, « de noirs bataillons » de grosses et grasses mouches velues, pattues, ventrues, à qui on livrait une bataille perdue d’avance. Mon oncle, lui, ne semblait pas importuné par leur incessant bourdonnement et leur acharnement infatigable, démentiel, démoniaque.

Chaque fois que nous lui rendions visite, le dimanche, nous le retrouvions à sa table, terminant son repas composé essentiellement de tomates en conserve qu’il accompagnait de deux épaisses tranches de pain beurrées et d’une tasse de thé noir. Je ne me souviens pas l’avoir jamais vu manger autre chose, sinon peut-être un ou deux œufs dans le vinaigre qu’il saupoudrait généreusement de sel avant de les avaler tout rond.

J’ai toujours détesté tout ce qui macère en pot dans l’huile, dans le vinaigre ou dans le sel : cela me rappelle trop les organes et les embryons de centaines d’animaux et de bestioles sacrifiés au nom de la science et que l’on conserve dans du formol dans des laboratoires malodorants. Mais les œufs au vinaigre de mon oncle Hector me révulsaient encore davantage, car dans le pot qui devait en contenir pas moins d’une douzaine, on trouvait bien cinq ou six belles mouches parfaitement conservées! Mon oncle se contentait de les repousser du revers de la cuiller chaque fois qu’il plongeait sa grosse main velue dans le bocal à malice.

Qui a osé écrire qu’on n’attirait pas les mouches avec du vinaigre, qui?

Aujourd’hui, chaque fois que je relis « La Métamorphose » de Kafka, j’ai une bonne pensée pour mon oncle Hector.


Le chien de Madame de Sévigné ( suite de: Les levrettes de Jules)

Portrait de Marie de Rabutin-Chantal,
marquise de Sévigné, vers1665
Claude Lefèbvre (1637-1675)
Le chien de Madame de Sévigné ne mangeait que du pain trempé dans du lait. Ce n’est pas seulement une jolie phrase, le fait est consigné quelque part dans son abondante correspondance.

Depuis deux jours, cette phrase ne me sort plus de la tête! Si je pouvais au moins mettre un nom sur la bête!

À défaut de me renseigner sur la perruche de Mallarmé (qui devait sans doute s’appeler « Azur » ou tout simplement « YX »), ou sur le castor apprivoisé de Marie de l’Incarnation (était-ce plutôt un canard boiteux?), je reviens sur les levrettes de Jules.

Si le chien de la célèbre marquise n’avalait que du pain détrempé, de quoi était donc constituée la pitance des quatorze petits lévriers de Jules? De grasses et appétissantes sauterelles vertes nappées de miel, accompagnées de citrons confits, servies dans une écuelle d’or remplie à ras bord de lait aromatisé à la cardamome?

Autres sujets d’inquiétude : pouvaient-ils seulement aller librement dans tout le palais? La nuit, étaient-ils confinés dans une jolie cage dorée, tout à côté de l’étang à crocodiles sacrés? Témoignaient-ils à leur maître affection ou indifférence?


Je donne ma langue aux chiens, comme on disait au XVIIe siècle.

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Les levrettes de Jules

Portrait d'Alphonse de Lamartine, 1830
Henri Decaisne (1799-1852)
Cléopâtre aurait offert à Jules César quatorze petites levrettes, ces « oiseaux à quatre pattes » qui plaisaient tant à Lamartine. À Rome, ils devinrent bientôt si populaires qu’on ne les désigna plus désormais que sous le nom de « Levrettes d’Italie » ou « Petits lévriers italiens » (PLI).

Comment Jules accueillit-il ce présent vivant? Cléopâtre avait-elle quelque chose à se faire pardonner? Pourquoi quatorze, pourquoi pas plutôt une douzaine? Sept mâles, sept femelles? L’Histoire, malheureusement, ne retient pas ce genre de détails.

L’intention de Cléopâtre n’était-elle pas d’offrir à son amant quelque chose qui lui rappellerait à la fois la douceur de sa peau, sa grâce, son élégance, son raffinement, sa beauté déjà légendaire, au profil si nettement accusé? Ainsi, Jules songerait à elle chaque fois qu’il caresserait à tour de rôle ces petites bêtes au tempérament si frileux et au nez tout aussi effilé que celui de sa maîtresse.

Comment faire plaisir à un homme dont la puissance et la renommée dépassent toutes les frontières? On n’offre pas des roses, encore moins du chocolat, à un empereur. Je ne crois pas non plus qu’un rasoir, un peignoir ou une cravate auraient été un choix judicieux.

Certes, Cléopâtre avait beaucoup d’imagination, le goût sûr, un joli nez et, sans nul doute aussi, un très gros ego. En un mot, elle avait du flair.


La Reine d’Égypte, très femme du monde, n’offrit rien de moins à son Jules que quatorze exemplaires de son incomparable nez.


mercredi 22 juin 2011

Ce chien qui me regarde de travers


L'Absinthe, 1876
Edgar Degas (1834-1917)
Ce chien qui me regarde de travers, comme s’il soupçonnait que je sais par cœur des passages entiers de « L’existentialisme est un humanisme », comme s’il devinait que je suis l’un des rares avec mon amie J*** à réussir un soufflé au fromage, qui connaît mon amour inconditionnel pour saint François d’Assise et Thérèse d’Avila, qui sait que je ne me lasserai jamais d’écouter « La Java bleue » de Fréhel, qui s’étonne de me voir m’agenouiller devant Diane Dufresne chaque fois qu’elle passe à la télé, qui me toise, se méfie, parce que je parle aux chats, aux oiseaux, aux loups et aux loutres, qui me nargue, comme s’il savait l’heure de ma mort, comme s’il voulait me mettre au parfum de ma disparition inéluctable, lui, ce loup dégénéré de la fable, enchaîné à son maître comme Prométhée à son rocher, sait-il seulement pourquoi je vénère les abeilles, que je m’extasie devant les pivoines, ce chien de compagnie, « mon semblable, mon frère », moi qui n’ai jamais connu d’autre maître que Baudelaire, qui vénérait les chats comme les Égyptiens le Soleil?

Je suis du côté de Baudelaire et des chats, l’absinthe en moins.


mardi 21 juin 2011

Un bouddha de pus, d'émeraudes et d'encens


Beau comme la renccontre fortuite
sur une table de dissection d'une
machine à coudre et d'un parapluie,
1935
Man Ray (1890-1976)
C’est toujours l’image qui me vient en tête quand je pense à Henri Michaux ou à Denis Vanier : celle du martyre consentant, un bouddha extatique, les yeux convulsés par la compassion universelle. Un bouddha de pus, d’émeraudes et d’encens.

Un martyre de la beauté, celle-là même qui faisait dire à Baudelaire: « Le beau est toujours bizarre », cruelle aussi, serais-je tenté d’ajouter, ou alors, « convulsive », selon l’expression de Breton. Car, il faut bien en convenir, la beauté, bizarre ou convulsive, est toujours plus ou moins surréaliste : elle fraie davantage avec la cruauté qu’avec la bienveillance, l’humanisme ou la vertu.

La beauté pure dérange, divise, tue, ce que Lautréamont, à l’instar et à la suite de Baudelaire, a parfaitement résumé dans cette formule aujourd’hui célèbre : « Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie! »

C’est elle, la beauté, qui, la nuit, vient mordre les oreilles des enfants désobéissants et leur insuffler de mauvais rêves, des visions cauchemardesques qui leur laisseront au réveil la nette impression qu’ils ont été choisis, « élus » pour ainsi dire, comme Verlaine, pour sauver le monde de sa laideur.

La beauté est indissociable de la peur, c’est sa grande sœur, la mère de toutes les fées Carabosse du monde entier, toutes griffes dehors. La beauté n’est pas le beau, c’est quelque chose de pire, comme de l’arrogance ou du dépit, juste ce qu’il faut d’insolence pour s’élever au-dessus du commun, du vulgaire. Pas de beauté sans cette idée de revanche, de vengeance savamment ourdie dans l'ombre.

Pas de beauté « naturelle » non plus, à l’état brut, pas de beauté sans souffrance; au naturel, la beauté n’est que fadasserie, il lui manquera toujours l'esprit, la pensée, l’humain. La nature, le naturel, n’est pas la beauté; la beauté dans toute son essence et sa pureté, c’est l’homme qui la fait naître.

La beauté, c’est l’homme. L’homme dans toute sa vulnérabilité. C’est la seule religion que j’endosse.


samedi 18 juin 2011

L'été n'a pas de prix ni de sens


Adam et Ève dans le jardin d'Éden, 1616
Pierre-Paul Rubens (1577-1640)
Du soleil, du soleil, du soleil à revendre, gratis!

Aller jusqu’à imaginer l’homme de Cro-Magnon en tutu rose, Perfecto et talons aiguilles, un gorille albinos exécutant des travaux à l’aiguille dans un salon rococo, un pape, n’importe lequel, se peignant les doigts de pied en rouge vif, une baignoire remplie à ras bord de smarties, de guimauves et de jujubes, un monde à la Magritte, ni plus ni moins, une église où des bébés alligators s’ébroueraient joyeusement dans les fonts baptismaux et les bénitiers, un iceberg en feu défendu par des sapeurs-pompiers en G-string, des manchots empereurs brandissant fièrement le drapeau gay au défilé de la Fierté à New-York, la résurrection inopinée et inexpliquée de Marylin Monroe et du Frère André, du maïs multicolore anticancéreux, des tomates cubiques et des céleris pouvant également servir de passe-partout, tout cela que le soleil, qui tape fort aujourd’hui, me chante à l’oreille, et qui m’en doit plus d’une.

Un lion agnostique débattant de l’existentialisme avec une brebis bisexuelle socialiste, des divans très Roche-Bobois dessinés par Baudelaire, Proust commentant la dernière collection de Jean-Paul Gaultier, Lady Gaga ordonnée prêtre à Rome, une journée entière consacrée à tous les tarés de la terre où tout le monde, par solidarité, se ferait raser le crâne.

De petits singes vert pistache qui nous offriraient des martinis fluorescents, allumeraient nos cigarettes, et qui nous serviraient des tartes aux myrtilles géantes recouvertes d’une meringue aux nuages roses dans des feuilles de bananiers d’or serties d’émeraudes comestibles et aphrodisiaques.

Il fait tellement beau : je me roulerais tout nu dans l’herbe, entouré de lionceaux qui me lécheraient sans vergogne les oreilles et les pieds.

L’été n’a pas de prix ni de sens.


Ce qui mijote à feu doux m'apaise

Ma mère à sa cuisinière, 1950
Je suis toujours là à brasser quelque chose : une soupe, une sauce, un ragoût. Comme d’autres brassent des affaires, de l’argent, je mélange des couleurs à des parfums. Ce qui mijote à feu doux m’apaise.

L’espace d’un moment, d’un mouvement, je suis cette grand-mère du néolithique qui brasse dans sa marmite géante, une pagaie en guise de cuiller, un ragoût de mammouth accompagné de jeunes pousses de fougères et aromatisé à l’écorce de ginkos.

Je grogne d’aise, à deux mains au-dessus de la marmite odorante, les yeux rougis par la fumée, la salive aux commissures des lèvres, le geste sûr, je pagaie allègrement, la faim au ventre, les cheveux en bataille, fière, dans mes haillons de peaux de bêtes sauvages.

Puis, ce bruit étrange, un bruissement d’abord, à peine perceptible, venu du fond de mes entrailles, qui monte ensuite en cascade, comme du vent remontant de mes cuisses, doux chatouillis du ventre, giclée de pur bonheur, qui ressemble à un cri, mais qui n’en est pas un, ce bouillonnement de l’intérieur qui déforme tout mon faciès, chant de gorge nouveau, prière, incantation?

Une odeur de soufre se mêle à celle du fumet qui s’échappe de la marmite. Tout le clan réuni autour du feu attend sa pitance. Je jette aux grands mâles les plus gros morceaux, encore tout fumants.

L’espace d’un moment, d’un mouvement, je suis cette vieille femme en hardes qui brasse on ne sait trop quoi, une soupe, une sauce, un ragoût, cette femme intemporelle, sans âge, qui sourit, qui sourit depuis la nuit des temps, le cœur à l’ouvrage, le chant aux lèvres.


samedi 11 juin 2011

Les ciseaux de Matisse

L'Origine du monde, 1866
Gustave Courbet (1819-1877)
Ce coup de génie de Matisse : découper la couleur, ce coup de maître! À croire, à tort, que les peintres sont fous, alors qu’ils sont tout simplement heureux.

Troquer ses pinceaux contre des ciseaux, découper le bonheur à grands coups de ciseaux, cet enfantillage de vieillard fou, jamais la peinture n’allait s’en remettre. Et tant mieux pour la joie, celle de l’enfance retrouvée, celle du bonheur insouciant, du jeu.

Moi, avec les ciseaux de Matisse, des ciseaux de géant, je découperais de petits pans de ciel bleu pour m’en faire une écharpe que je ne porterais que les jours de pluie; je percerais de toutes petites brèches dans la voûte céleste pour voir le sourire de la Vierge Marie; je sculpterais des nuages en forme de sucettes; je ferais du ciel un immense vitrail derrière lequel, peut-être, je pourrais apercevoir le visage d’un Dieu débonnaire et reconnaissant, tout auréolé d’anges de musique dans des robes écarlates.

Dieu n’aurait-il été, à la fin, qu’un peintre fou? Créer, c’est arrêter le monde pour mieux le contempler, c'est arrêter le temps, pour mieux le découper.


vendredi 10 juin 2011

Un coup de balai jamais n'abolira le hasard



Denis au balai et au nez de clown, juin 2011
(photo: André Lebeau)
Depuis trois jours, je ne fais que ça, balayer : le balcon, les marches de l’escalier, le trottoir. Des milliers de samares que le vent charrie et que je jette à la rue.

Je me dis que j’aurais pu être ça, aussi, un balayeur, un balayeur de rue, rien que ça, le contraire de Mallarmé qui jouait aux dés sa vie, sa poésie.

J’aurais pu être le Stéphane Mallarmé des balayeurs de rue, le plus grand, et, de surcroît, le plus incompris. Un balayeur de hasard, voilà.

Je me dis, tout en balayant, qu’un coup de balai jamais n’abolira le hasard. Et j’y crois, j’y crois tellement, que je pourrais presque m’envoler.


dimanche 29 mai 2011

Ma mère le soleil

L'extase de saint François, vers 1595
Le Caravage (1571-1610)
Ma mère parle au soleil comme saint François d’Assise parlait à la lune, aux étoiles, aux oiseaux. Ma mère parle tout le temps, comme saint François d’Assise priait tout le temps : debout, assis, en marchant, en mangeant.

Ma mère dit : « Je déjeune avec mon ami le soleil. » Saint François d’Assise disait « mon frère le soleil », « ma sœur la lune », « mes sœurs les étoiles », « mes frères les oiseaux ».

Il y a de ces matins gris et pluvieux où j’aimerais toucher les stigmates de saint François d’Assise, les lui lécher, déjeuner avec ma mère.

Ma mère communie avec les oiseaux tous les matins, comme saint François d’Assise, en silence, partageant avec eux un peu de son pain.

Ma mère est folle du soleil, comme saint François d’Assise était fou de Dieu.

Ma mère le soleil, moi son fils, le nez toujours dans les étoiles.


vendredi 27 mai 2011

Ce petit je-ne-sais-quoi attendrissant des arbres

« La feuille de papier blanc, c’est ma pierre tombale. » Louis-Ferdinand Céline

L'au-delà, 1938
René Magritte (1898-1967)
D’où je suis, j’observe deux arbres. C’est drôle, mais c’est comme si je les voyais pour la dernière fois. Deux arbres qui probablement me survivront. Quelle image emporterai-je à l’heure de ma mort, la dernière, quoi, qui?

C’est que les grands arbres ont ce petit je-ne-sais-quoi attendrissant, peut-être parce qu’ils n’ont pas le choix de se trouver là où ils se trouvent, peut-être parce que, lorsqu’on meurt, on voudrait tellement pouvoir s’agripper à leurs branches. Les arbres ne nous rappellent-ils pas qu’il faut s’accrocher à la vie?

Ce n’est pas tant le soleil que nous regretterons alors, mais les arbres, le vent, l’herbe, les roses, les animaux, tout ce que notre main a pu saisir et tout ce à quoi elle pourrait encore s’accrocher, s’agripper, pour que la mort ne nous emporte pas.

Aussi, pour mieux affronter la mort, il nous faudrait des racines.

Quelle image emporterai-je avec mon dernier souffle? Une feuille de papier blanc, sans doute.

Professeur d'escargots

Door to the river, 1960
Willem de Kooning (1904-1997)
Léo tourne continuellement des phrases dans sa tête, des phrases absurdes, sans queue ni tête, des phrases qui ressemblent à de gros vers de terre, dont on ne sait si le verbe avance ou recule, des phrases ineptes, des inepties : « Le cordonnier vend des poules à mites à Naphtaline. »

Une poésie absconse, surréaliste, qui ravit le surveillant, un escargot à lunettes qui n’aime rien tant que de caresser les cheveux des grands petits garçons : « Le soleil soulève tous les lapins chaque nuit d’eau chaude. »

Professeur d’escargots, c’est ce que Léo fera plus tard, quand il sera grand, très grand. C’est ce qu’il tente désespérément de faire comprendre au surveillant, l’écume à la bouche, le crayon brandi comme une épée. Comme lui, un professeur d’escargots!

Ici, on ne mord pas les gens qu’on aime, on leur écrit des poèmes. Alors Léo dessine des phrases, qui n’avancent ni ne reculent, des phrases de tête avec beaucoup de jaune dedans. Des phrases comme des petites souris blanches qui chatouillent.

jeudi 26 mai 2011

Les émanations sonores du soleil

Hommage à Rosa Luxemburg, (détail) 1992
Jean-Paul Riopelle (1923-2002)
Les oiseaux nous rapprochent de la sainteté, non pas tant à cause de leurs ailes que de leur chant. On ne peut imaginer de paradis sans arbres, d’arbres sans oiseaux, d’oiseaux sans arbres. La Sainte Trinité dans toute sa gloire.

À chaque battement d’ailes, l’oiseau emporte avec lui une part de l’âme de sa forêt natale.

Cette folie de l’oiseau, son chant, qui nous fait croire que les arbres sont enchantés; cette folie des arbres que l’on appelle OISEAU.

Enfant, je croyais que les oiseaux venaient du soleil; aujourd’hui encore, je persiste à croire qu’ils sont les émanations sonores du soleil. DES DÉJECTIONS SOLAIRES.

Cette évidence : les oiseaux chantent, tout naturellement, comme les baleines. Aussi à l’aise sur le dos d’un rhinocéros d’Afrique que sur l’auréole d’un saint, toujours cette légèreté, la même luminescence. Cette envie de l’ailleurs, toujours.

Pas surprenant que l’on ait fait de la colombe l’emblème du Saint-Esprit : le même feu.

Je bois une girafe

Le bain de cristal, 1946
René Magritte (1898-1967)
J’ai déjà écrit quelque part, il y a longtemps : « Il me semble qu’une girafe qui déambulerait librement dans le salon me redonnerait goût à la vie. »

Ce matin, en ouvrant au hasard un livre sur Magritte, je tombe sur cette toile insolite : « Le bain de cristal ».

Je me retrouve plus tard rue Sainte-Catherine. Impossible de me débarrasser de cette girafe dans un verre.

Inopinément, l’envie me prend de boire un verre. J’entre dans le premier bar à ma portée : « Place Deschamps », salle des pas perdus, Place des Arts.

Sans trop savoir pourquoi, je commande un dry martini.


Le regard vague, je bois une girafe.


samedi 14 mai 2011

Les nappes sont des drapeaux inutiles


Untitled, Burgos, Espagne, 2006
André Lebeau
L’été.
Les nappes que l’on étend sur la corde.
 Des drapeaux inutiles sur lesquels s’accrochent désespérément des papillons moribonds.
Elles battent au vent pour rien.
Elles sèchent.




mardi 10 mai 2011

Il devrait toujours y avoir des arbres dans les églises

S’il y avait des arbres dans les églises, on pourrait y lâcher des oiseaux, des oiseaux fous d’espace et de Dieu, des oiseaux par milliers. Car rien ne plaît tant à Dieu que des arbres qui parlent, des arbres illuminés d’oiseaux, des arbres de Noël décorés d’oiseaux turbulents, des arbres qui parlent de lumière et de Dieu, le jour comme la nuit, de ce silence que l’on ne trouve qu’en forêt, et si proche de l’idée qu’on se fait du nirvana.

Il y a dans les églises tellement d’espace à combler ; les églises devraient être des arches de Noé à ciel ouvert ; les églises devraient toujours être à l’image de dieu, pas à celle des hommes qui confondent la beauté avec l’or, les oiseaux avec les anges, et qui oublient, trop souvent, que le chant des oiseaux est la plus authentique des prières adressées à Dieu.
Faire des églises de grandes forêts de silence, de lumière et d’oiseaux ; ou alors, déplacer les églises en forêt.
Et remplacer les célébrants par des moulins à vent.


dimanche 8 mai 2011

C'est par leur ventre que les femmes enceintes sourient

L'Espoir I, 1903
Gustav Klimt (1862-1918)
Chaque fois que je vois une femme enceinte, c’est plus fort que moi, j’ai envie de lui demander la permission de caresser son ventre. Les femmes enceintes ont quelque chose dans le visage, je ne sais trop, comme un surcroît de joie, qui me porte à sourire. C’est par leur ventre que les femmes enceintes sourient.

Je crois que cela tient à la fois de la rondeur de leur taille, de leurs seins, de la tendresse presque surnaturelle qui émane de leur regard. Les femmes enceintes sont des melons d’eau gorgés d’amour, des cantaloups de miel imprégnés de bienveillance.
Le ventre des femmes enceintes semble doté d’yeux. Personne ne peut résister au ventre d’une femme enceinte. Il y a dans les yeux d’une femme enceinte les yeux de quelqu’un d’autre : les femmes enceintes portent leurs enfants dans leurs yeux.
Les femmes enceintes posent toujours leurs mains sur leur ventre. Les femmes enceintes jouent du tambour sur leur ventre pour faire rire leur enfant.
Les femmes enceintes sont des boîtes à surprise.


vendredi 6 mai 2011

Les poissons rouges adorent les papes

Les poissons rouges, 1912
Henri Matisse (1869-1954)
Hier, Roman Polanski, mon poisson rouge de trois ans, me confiait à quel point il aimait Benoît XVI. Je crois qu’il s’ennuie et qu’il se cherche de nouveaux amis. Benoît XVI aussi, sans doute.
Mon poisson rouge, comme tous les poissons rouges, a une mémoire de trois secondes ; je dois sans cesse lui rappeler comment il s’appelle. Pas question, pour lui, de lire « À la recherche du temps perdu ».
Mon poisson rouge aurait aimé apprendre le braille.
Sa vitre ne sera jamais « un jardin de givre ».
Tous les matins, il lit son horoscope.
Mon poisson rouge aime l’opéra, le pâté chinois et Céline Dion.
Entre l’eau et la bière, j’hésite.


jeudi 5 mai 2011

Léontine joue avec des ciseaux

Chat saisissant un oiseau, 1939
Pablo Picasso (1881-1973)
Léontine confond le mot « oiseau » avec le mot « ciseaux ».
L’été, elle adore se bercer sur le balcon, pour écouter chanter les ciseaux. Quand elle s’ennuie, elle prend ses oiseaux et découpe des images dans les journaux. Léontine écrit parfois des poèmes, des poèmes avec beaucoup de ciseaux qui chantent.
On a offert à Léontine un petit chat pour son anniversaire, noir et blanc, avec un petit museau tout rose. Elle l’a baptisé Mary, même si sa mère lui a répété à maintes reprises que c’était un garçon. Mais Léontine est persuadée que c’est une fille, parce que les garçons, croit-elle, ne peuvent pas avoir un nez rose. Léontine n’aime pas les garçons : ils ont de trop grandes oreilles, et ils sont méchants avec les filles. Les chats, eux, se laissent toujours prendre, comme les ciseaux, mais jamais les garçons.
La mère de Léontine ne veut pas qu’elle joue avec des ciseaux. C’est dangereux, c’est plein de maladies, qu’elle dit, chaque fois que sa fille lui en rapporte à la maison. Alors Léontine se tourne vers son chat ; elle sait que les chats adorent jouer avec les ciseaux.


vendredi 29 avril 2011

Les poules sont de petits dinosaures sympathiques


Combat de coqs, 1846
Jean-Léon Gérôme (1824-1904)

Quand j’observe une poule, c’est toujours un petit dinosaure que mes yeux voient : leurs pattes écaillées, leurs yeux menaçants, leur bec acéré, leur forme profilée, leurs œufs. La violence des combats de coqs rappelle, à plus petite échelle, les luttes mortelles des tyrannosaures, des brontosaures et des tricératops. J’ai conservé l’ingénuité de l’enfant qui croit encore que les poules sont des dinosaures. De tous les animaux, je crois que la poule est l’un de ceux qui font le plus rire les enfants.

Les poules sont de petits dinosaures sympathiques, des dinosaures qui ont troqué leurs écailles contre des plumes. Les animaux à plumes n’inspirent que de la sympathie ; même l’autruche, à la rigueur, est attendrissante. Une poule à écailles serait aussi repoussante qu’un archéoptéryx !

À quatre ans, mon père a subi les assauts impétueux d’un coq vicieux s’accrochant désespérément à son entrejambe. Si sa mère n’était pas intervenue à temps, il y a de fortes chances que je n’aurais pas vu le jour. À quatre-vingts ans passés, il en parlait encore !

Chaque fois que je casse un œuf, je suis toujours surpris de ne pas y trouver un bébé dinosaure tout froissé appelant désespérément sa maman ; chaque fois que je fais cuire un œuf, je pense à mon père.

Quand j’étais enfant, je me disais que si les jaunes d’œufs avaient été verts ou rouges, on aurait eu des poussins verts et des poussins rouges.

Les oiseaux sont tout ce qu’il nous reste des dinosaures.


dimanche 24 avril 2011

Les dessous de Louis


Tom of Finland (1920-1991), 1962

C’est le lever du Roi à Versailles. Un valet écarte les rideaux du lit, le Roi-Soleil paraît, en chemise de nuit, les cheveux en broussaille. On lui apporte ses mules. Le long cérémonial du Petit Lever commence : habilleurs, barbier, perruquier, chirurgiens défilent à tour de rôle, multipliant les courbettes. On lui apporte sa chaise percée. À Versailles, le Soleil se lève en personne tous les matins à huit heures.

Tapis dans un coin de la chambre, quelques mignons à perruque et à talons hauts, poudrés comme des geishas, se gaussent, colportant les derniers ragots de la cour, échangeant des insanités sur tout un chacun, les yeux rivés sur l’entrejambe royal dont on vante les mérites et les vertus prolifiques jusque dans les cuisines du palais.

Mais ni l’éclat et la magnificence de la cour, ni le marbre, ni l’or, ni le cristal, ni la dentelle à ses poignets, ni ses habits damassés cousus de fils d’or et d’argent, rien de tout cela ne pouvait faire oublier l’haleine fétide du Roi-Soleil au réveil.

vendredi 22 avril 2011

Je n'en reviens pas des abeilles


Les abeilles, 1948
Henri Matisse (1869-1954)

Je n’en reviens pas des abeilles, ces infatigables travailleuses du sexe, toujours au boulot, toujours le nez fourré dans le cul des fleurs, toujours saoules.

Jolies, en plus, dans leur petit maillot à rayures noires et jaunes, des plumes à leur chapeau, le sac à main toujours bien rempli, tout pour nous faire oublier leur parfum trop lourd, leur voix trop mielleuse.

Incapables de résister à la bière, au champagne, orgiaques à souhait, les abeilles se vautrent dans l’or à longueur de journée, insatiables, les lèvres dégoulinantes de nectar, lascives et sensuelles, allumeuses, l’haleine sucrée de mille fleurs, vrombissant et jouissant, jusqu’au vertige, jusqu’à plus soif, jusqu’à l’extase, jusqu’à ce qu’elles ne soient plus qu’un brasier d’amour, un baiser gourmand, ardent, transcendant.

Peut-être envient-elles un peu les papillons, leurs grandes ailes tendues comme des voiles, chatoyantes comme ces robes de bal qu’on ne porte qu’au théâtre, qu’on ne voit qu’à l’opéra ; peut-être envient-elles encore davantage les oiseaux-mouches drapés dans leur queue-de-pie irisée et en haut de forme. C’est peut-être pour cela, oui, pour oublier, que les abeilles s’enivrent.

Apôtres de l’amour absolu, les abeilles ne donnent que le meilleur d’elles-mêmes.

On oublie trop souvent que, sans elles, les dieux ne seraient pas immortels.



mardi 12 avril 2011

Le printemps est une gouache découpée de Matisse



La gerbe, 1953
Henri Matisse (1869-1954)
Au printemps, chaque année, j’ai l’impression de sortir du « Carré noir sur fond noir » de Malevitch pour sauter à pieds joints dans une gouache découpée de Matisse. Un beau matin, les oiseaux et les fleurs, comme échappés du soleil, crient de toute part, comme s’il y avait le feu.

Ces matins-là, j’ai le sourire très saint François d’Assise : les bras en croix sur mon balcon, j’offre mon corps au soleil, dans une attitude solennelle, ascensionnelle, christique. J’ouvre la cage de mon cœur, libérant du coup tous les oiseaux et toutes les fleurs que l’hiver avait contraints à la réclusion et au silence. J’assiste triomphalement au suicide de l’hiver dans une apothéose proche de l’extase mystique.

Les fleurs, tout comme les oiseaux, signent l’arrêt de mort de l’hiver : ce sont les trompettes de Jéricho qui mitraillent le ciel de leur insolente beauté, de leur folle arrogance ; à force de représailles, ils viennent enfin à bout de l’hiver.

Ces éruptions cutanées qui couvrent la terre au printemps, cette cacophonie gouailleuse, à nous faire croire réellement à la résurrection !


samedi 9 avril 2011

Les éléphants à plumes


Cygnes reflétant des éléphants, 1937
Salvador Dalí (1904-1989)

J’ai toujours considéré les éléphants comme des animaux tristes. C’est de l’anthropomorphisme, je sais.

Enfant, je ne comprenais pas pourquoi leur corps n’était pas couvert de belles plumes multicolores, comme celles des aras, par exemple, ou longues et flexibles, comme celles des incroyables et surréalistes oiseaux-lyres. Cela m’attristait de les voir ainsi dénudés, tout gris, et il m’arrivait souvent de dessiner des éléphants-aras et des éléphants-oiseaux-lyres aux couleurs chatoyantes.

Les petits cochons roses, j’aimais bien aussi, mais pourquoi n’en trouvait-on pas des bleu poudre, des vert émeraude, des jaune pâle ?

Encore aujourd’hui, je me dis que des rhinos à plumes, couleur cuisse-de-nymphe, ce ne serait pas mal non plus. Le monde est tellement gris !




mardi 5 avril 2011

Les Riopelle se ramassent à la pelle


Feuilles III, 1967
Jean-Paul Riopelle (1923-2002)

La beauté, qu’elle soit « bizarre » (Baudelaire) ou « convulsive » (Breton), n’a qu’un devoir : nous émouvoir. Qu’il s’agisse d’une toile, d’un livre, d’une chanson, d’une musique ou d’un paysage, si une forme ou un objet m’arrache des larmes, je sais que je suis en présence de la beauté.

Pourvu de cette sensibilité extrême qui me permet de voir ce que mes yeux ne peuvent entendre et ce que mes oreilles ne peuvent voir, je me suis donné pour mission de partager avec le plus grand nombre possible cette beauté-là du monde que certaines âmes nostalgiques appellent encore poésie.

Riopelle s’est toujours défendu d’être un peintre abstrait, mais personne ne voulait le croire. C’est que la plupart des gens ne savent pas regarder, pas plus d’ailleurs qu’ils ne savent écouter. C’est précisément pour eux que j’écris.

Dans la forêt laurentienne, en automne, les Riopelle se ramassent à la pelle, mais personne ne les voit.



dimanche 3 avril 2011

Sous la jupe de la Tour Eiffel

Madame Eiffel
(photo : André Lebeau, mai 2009)
C’est une vieille dame qui n’a rien perdu de son charme d’antan, même à 122 ans! On vient de partout dans le monde lui rendre hommage, multipliant les courbettes et les révérences d’usage réservées aux personnages de marque. La Tour Eiffel nous accueille toujours à bras ouverts, avec grâce et déférence, le cœur sur la main, le sourire aux lèvres.

C’est la descendante en ligne droite de La Vénus de Milo et de La Joconde, ses sœurs d’âme, avec lesquelles elle partage cette aura de mystère qui accompagne toujours la beauté. C’est une beauté nue, la plus célèbre des actrices, une Marilyn de fer, sans rouge, au sex-appeal aussi magnétisant.

On aime se promener sous sa large jupe ajourée, s'y abriter, comme les enfants que ces braves paysannes d’antan camouflaient sous leur jupe pour les tenir au chaud, faire voler ses innombrables jupons transparents, en portant haut notre regard pour voir et entendre battre son cœur, et s’en étourdir, jusqu’au vertige.

Beaucoup moins prude que la plupart de ses rivales, la Tour Eiffel se laisse même toucher.


mercredi 30 mars 2011

La forêt conditionnelle


La Sagrada Família, Barcelone, Espagne
(photo: André Lebeau)
Si j’étais une forêt, je me baignerais dans les fougères chaque matin au réveil, je me confesserais aux morilles, je m’éclairerais aux iris versicolores, j’aiderais les tamias à faire leur ménage, je bâtirais mon nid au faîte d’un érable centenaire, je partirais à la recherche du fantôme du Petit Chaperon rouge, je cueillerais du thé des bois avec des gants de fines dentelles blanches, j’irais fleurir tous les jours la tombe de la mère de Bambi, j’écouterais pousser la barbe du vent en fredonnant Brel, tout seul, au beau milieu de ce temple de lumière où souriraient, assis sur des rochers moussus, mille bouddhas d’amour, de compassion, de plénitude extatique, et je n’écrirais plus que de longues et sinueuses phrases vertes, fluorescentes, où l’ombre et la lumière se métamorphoseraient en étranges ondulations du calme, dans cette cathédrale à ciel ouvert qui ressemblerait à une forêt idéale, ma forêt conditionnelle.


mardi 29 mars 2011

Les morts ne se nourrissent que de fleurs


Le Tombeau des lutteurs, 1960
René Magritte (1898-1967)
De quoi se nourrit-on dans l’au-delà ? Chaque année, au retour du printemps, je me pose la question. J’ai toujours détesté les valises : elles me rappellent trop les cercueils. La seule différence entre mourir et voyager, c’est qu’à l’heure de notre mort, c’est quelqu’un d’autre qui portera nos bagages à notre place ! Mais le prix à payer, dans les deux cas, est toujours trop élevé.

Qu’apporterez-vous pour l’ultime voyage ? Dans mon cas, des livres et des fleurs, uniquement. Car les morts ne se nourrissent que de fleurs, qu’il s’agisse de fleurs de rhétorique (pour convaincre leurs proches qu’ils n’ont pas vécu pour rien) ou de fleurs naturelles, pour se rappeler qu’ils ont aimé la vie. J’apporterai donc quelques exemplaires des « Fleurs du mal » de Charles Baudelaire.

Il faut offrir aux morts des fleurs pour la simple raison que les fleurs et les morts partagent le même espace : la terre. C’est que les morts, comme les fleurs, souffrent beaucoup de solitude ; c’est que les fleurs aussi bien que les morts ont peur de la mort. C’est la raison pour laquelle les fleurs embaument tant : pour nous rappeler que nous mourrons tous un jour.

Cueillir une fleur et ne l’offrir à personne est donc un sacrilège. Chaque fleur coupée pour rien, non offerte, est une vie volée à un mort. Les fleurs ne poussent pas dans le ciel ; d’ailleurs, comment pourraient-elles y survivre ? Pour s’épanouir pleinement, une fleur doit se tenir à une distance respectable du ciel, du soleil, qui tous deux sont fort jaloux de la terre.

Le parfum de la fleur, c’est son souffle, tout comme celui de l’homme est son âme. Pour les morts, la fleur est un second souffle.

dimanche 27 mars 2011

Les bananes jouent au badminton

Le Tumulte noir, 1927
Paul Colin (1892-1985)
J’essaie de trouver une formule magique pour faire apparaître le printemps, mais rien n’y fait. Tout ce qui me vient à l’esprit est cette phrase biscornue : « Les bananes jouent au badminton. »

Je répète à voix haute à trois reprises la formule abracadabrante : « les bananes jouent au badminton », trois fois je la répète, trois, cette incantation, mais toujours rien, sinon l’image de Joséphine Baker telle que l’a immortalisée Paul Colin dans son aguichant pagne de bananes.

J’essaie à nouveau, m’inspirant cette fois d’un dialecte zoulou : « Lé ba’nan zou ô badhé minh teune. » Peine perdue, pas la moindre tulipe à l’horizon, à peine si les érables coulent! Le charme n’opère toujours pas. J’abandonne.

Je me demande ce que Nicolas Boileau, en son temps, aurait pensé d’une telle phrase. Molière aurait-il apprécié? Je me console en me disant : « Voilà au moins une phrase que la marquise de Sévigné n’aurait jamais pu écrire. »

Aurais-je inventé à mon insu une panacée pour nous prémunir contre la dépression saisonnière, qui sait? Devrais-je alors songer à faire breveter ma formule? Je pourrai toujours, en attendant, m’en servir comme mantra : « Lé ba’nan zou ô bahdé minh teune », ce qui revient à dire, pour citer Pline : « Il ne faut désespérer de rien; mais il ne faut compter sur rien. »